Quel rôle joue l’allemand à l’international ?

Le professeur Ulrich Ammon, sociolinguiste réputé, étudie l’importance de la langue allemande.

picture-alliance/Robert Geiss

Sur les cartes linguistiques, l’allemand semble généralement n’être parlé qu’en Europe. Sur ces cartes, sa dissémination comme langue officielle d’un Etat se limite à sept pays d’Europe centrale: l’Allemagne (avec quelque 82 millions d’habitants), l’Autriche, le Liechtenstein, la Suisse (avec 4 langues officielles) et le Luxembourg (3 langues officielles) ainsi que dans de petites zones de la Belgique (communauté germanophone à l’est du pays) et de l’Italie (province de Bolzano et du Haut-Adige). Pourtant, l’allemand langue étrangère est appris dans le monde entier en raison d’une part de son importance historique, notamment comme langue scientifique. D’autre part, l’intérêt pour l’allemand dans le monde repose sur la puissance économique des pays d’origine de la langue, sur leur poids politique, leur leadership dans des technologies importantes, l’attrait de leur système éducatif et leur rôle dans le tourisme et les échanges d’information internationaux.

/1// L’allemand langue étrangère était alors enseigné (en-dehors des territoires où il est langue officielle de l’Etat) dans les écoles publiques de 114 pays en 2005 – contre seulement 88 pays en 1983. L’apprentissage de l’allemand s’est donc étendu, même si l’on tient compte du fait que le nombre de pays a augmenté. Le nombre total d’apprenants n’a que peu augmenté, passant de 15,1 millions en 1983 à quelque 16,7 millions en 2005. Une nouvelle enquête réalisée à l’échelle mondiale et présentée en mars 2010 montre que cette tendance persiste : le nombre de pays dont les écoles enseignent l’allemand est passé à 119 mais le nombre total d’apprenants se situe maintenant à 14,5 millions (néanmoins, 26 pays n’ont pas encore donné leurs chiffres définitifs). Les hausses du nombre d’apprenants apparaissent dans de nombreux pays en développement, au Brésil, en Chine et en Inde, alors que l’on enregistre un recul dans les pays de la CEI ainsi que, partiellement, en Scandinavie et en Europe centrale et orientale. On remarque que l‘allemand se diffuse dans un nombre croissant d’Etats, Afrique comprise grâce au soutien des nouveaux Goethe-Instituts à Luanda en Angola et à Dar es Salam en Tanzanie. La répartition montrée sur la carte du monde (d’après les chiffres de 2005) reste néanmoins valide. Dans les universités aussi, l’allemand était enseigné en 2005 dans 97 pays et en 2010 dans 117 pays au sein des cursus de germanistique ou en accompagnement d’autres disciplines. Il existe d’autres organismes importants d’enseignement de l’allemand, par exemple les 123 écoles allemandes à l’étranger et les quelque 1500 écoles mettant l’accent sur cette langue qui font partie de l’initiative « Les écoles, partenaires de l’avenir (PASCH) ». Néanmoins, l’allemand est rarement la première langue étrangère dans les cursus scolaires. On ne sait pas combien de personnes dans le monde parlent effectivement l’allemand comme langue étrangère et à quel niveau. Des estimations grossières tournent autour de 100 millions. Le nombre de personnes parlant régulièrement l’allemand comme langue maternelle et comme langue étrangère est estimé à 128 millions, minorités et émigrants compris. Avec ce chiffre, l’allemand se situe au onzième rang au classement des langues, arrivant juste derrière le japonais et de­vançant le français. Le chinois vient en première place. Le fait que l’hindi et le bengali soient mieux classés que l’allemand montre que le nombre de personnes parlant régulièrement une langue comme langue maternelle ou langue étrangère n’est pas très significatif pour juger du rang international d’une langue.

/2 // Le rôle de l’allemand dans le monde repose grandement sur des facteurs économiques. D’après le produit national brut réalisé par toutes les personnes parlant une même langue maternelle, l’allemand vient au troisième rang au classement des langues – mais devrait bientôt être dépassé par le chinois. Tous les pays du monde sont intégrés dans ces calculs, à savoir avec un pourcentage du PIB correspondant au pourcentage des locuteurs (langue maternelle) de la langue concernée dans l’ensemble de la population, par exemple 63,7 % de la population suisse pour l’allemand. Les pays germanophones jouent un rôle leader dans le commerce mondial. L’attrait d’une langue comme langue étrangère dépend plus de la puissance éco­nomique de ses locuteurs que de leur nombre. C’est à cette aune que l’on mesure son utilité pour les personnes travaillant au niveau mondial et ayant des contacts, qui peuvent aussi être scientifiques, diplomatiques ou culturels, avec les pays d’origine de cette langue. Les grands groupes internationaux des pays germa­nophones utilisent aujourd’hui beaucoup l’anglais mais ils accordent aussi une belle importance à l’allemand, considérant sa maîtrise comme une qualification sup­plémentaire et proposant leurs propres cours d’allemand. Les besoins en connaissance de l’allemand sont nombreux dans la sphère économique. Ainsi, dans l’Union européenne, 11 % des entreprises dé­plorent des pertes dues au manque de connaissance de l’allemand (étude «ELAN», 2006). L’industrie allemande choisit souvent la langue utilisée selon la fonction qu’elle devra jouer et cherche à s’adapter à la langue des clients, notamment en matière d’achat. Cela correspond aux règles de la politesse: on fait montre de respect envers ses partenaires en choisissant leur langue maternelle. Car, avec une lingua franca, en général l’anglais, on renonce à l’avantage de parler sa langue maternelle. Or, avec toute la prudence qui s’impose, utiliser une langue étrangère que le partenaire accepte et maîtrise bien convient souvent parfaitement.

/3// Quand on évoque l’allemand comme langue universelle, on pense plus aux sciences qu’à l’économie. Car, il n’y a pas si longtemps, et surtout dans la première moitié du XXe siècle, les chercheurs du monde entier lisaient réguliè­rement des textes en allemand, nombre d’entre eux publiaient aussi dans cette langue, les médecins japonais rédigeaient même les dossiers des malades en allemand. Aujourd’hui par contre, l’anglais domine à l’international, notamment dans les sciences de la nature où l’allemand était très présent naguère. Les bases de données bibliographiques mondiales, qui sont faussées au profit de l’anglais, situent le pourcentage de publications en allemand dans le monde à tout juste 1 %. Dans les sciences sociales, ce pourcentage se situe à environ 7 %, l’allemand venant ainsi au deuxième rang à égalité avec le français, mais à nouveau bien loin der­rière l’anglais. On n’a pas étudié de manière fiable s’il existe encore dans les sciences humaines des disciplines où l’allemand jouerait encore un grand rôle international. Se basant sur différents indices, les disciplines les plus probables seraient, dans cet ordre, la langue et la littérature allemandes, l’archéologie, l’histoire de l’art, la musicologie, la philosophie et la théologie, l’égyptologie, la linguistique indo-européenne, l’étude du judaïsme, les langues orientales et les langues slaves. L’allemand conserve une grande importance comme langue scientifique en raison d’ouvrages classiques dans de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales incarnées par des noms comme Kant, Marx, Freud, Max Weber ou Einstein, pour ne citer que quelques noms. On ne peut lire les œuvres originales qu’en allemand.

/4// Une innovation dans l’enseignement universitaire sont les cursus «internationaux» où l’enseignement se fait en anglais, notamment au cours des premiers semestres. Cette évolution a commencé en Allemagne il y a environ dix ans, comme dans d’autres pays, France incluse. Ces cursus facilitent l’accès aux cours des étudiants étrangers. Nombre d’entre eux apprennent ensuite l’allemand. Ces cursus pourraient ainsi renforcer à moyen terme la position internationale de l’allemand. Mais ils y nuiraient si les étudiants n’apprenaient pas l’allemand au cours de leurs études.

/5// Dans le domaine étendu de la diplomatie et de la politique internationale, l’histoire funeste de l’Allemagne entre 1933 et 1945 a également eu un impact sur la langue allemande: l’allemand ne fait pas partie des six langues officielles des Nations unies, elle n’est qu’une langue de documentation, les documents les plus importants devant être traduits en allemand. Cette position mineure à l’ONU a contribué à ce que l’allemand n’occupe pas non plus de position éminente au sein du Conseil de l’Europe. L’allemand n’y est qu’une «langue de travail », au même titre que l’italien et le russe, ce qui est ici synonyme de rôle mineur. Les «langues officielles » y sont l’anglais et le français. Dans l’Union européenne, l’allemand est l’une des 23 langues officielles servant à la communication des institutions avec les pays membres. Mais l’allemand fait aussi partie du cercle plus restreint des langues de travail des institutions et détient par exemple ce statut à la Commission européenne. Mais il est moins utilisé que l’anglais ou le français. L’allemand a néanmoins du poids du fait que c’est la langue mater­nelle du plus grand nombre de locuteurs au sein de l’Union européenne et la deuxième langue étrangère derrière l’anglais et à égalité avec le français, du fait que c’est la langue officielle dans plus de pays membres que toute autre langue et qu’il forme la plus forte communauté linguistique au niveau économique. Sa position géographique au sein de l’UE donne également du poids à l’allemand. Il serait difficile de concilier avec les principes démocratiques le fait que l’allemand ne devienne pas à long terme une langue de travail au sein de l’UE et – en cas d’évolution de l’UE vers une fédération – l’une de ses langues gouvernementales.

/6// L’allemand joue un rôle pré­pondérant sur Internet. Dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia, il est remarquable qu’il vienne depuis longtemps au deu­xième rang dans la classification actuelle par nombre d’articles (plus de 3 millions d’articles en anglais, plus d’un million en allemand, environ un demi-million en français et en italien). Les sites Web sont naturellement plus significatifs mais il est difficile d’évaluer leur nombre actuel global car Google, le moteur de recherche dominant, n’a pas de système de comptage par langues. D’après diverses sources plus anciennes, l’allemand se situe aussi au deuxième rang par le nombre de sites, loin derrière l’anglais mais devançant le français, le japonais et l’espagnol. Le nombre d’internautes dépend quant à lui fortement du nombre de locuteurs. Ici, l’allemand se classe au 6e rang, derrière l‘anglais, le chinois, l‘espagnol, le japonais et le portugais.

Conclusion: il est évident que la mondialisation fait pression sur toutes les langues internationales et renforce sensiblement l’anglais comme langue universelle. Néanmoins, il est réaliste de penser que l’allemand continuera à être une langue internationale importante à moyen terme. //

www.pasch-net.de