« L’esprit entrepreneurial peut servir à l’Allemagne »

Dans cette interview, Katja Böhler explique pourquoi la coopération germano-africaine est si fructueuse dans le numérique.

Stiftung Partnerschaft mit Afrika e.V./Torsten Seidel - Katja Böhler

Madame Böhler, votre fondation soutient l’engagement de la société civile en Allemagne et en Afrique. Pourquoi la numérisation joue-t-elle un rôle aussi important dans nombre de vos projets ?

Permettant une communication illimitée, les médias numériques et surtout Internet offrent aux acteurs de la société civile divers instruments grâce auxquels ils peuvent trouver des militants à leur cause et diffuser des informations. C’est pourquoi la compétence médiatique est aujourd’hui l’une des clés du succès des co­opérations en matière de société civile.

En termes d’engagement de la société civile, ne devrait-il pas y avoir des projets différents pour l’Allemagne et l’Afrique ?

Travailler à des projets communs est au cœur même de notre approche partenariale spéciale : à nos yeux, la coopération germano-africaine signifie que les deux parties peuvent, dès le départ et sur pied d’égalité, formuler leurs objectifs et leurs besoins ainsi que développer leurs idées et leurs projets. Les gens ne se rencontrent pas chez nous essentiellement en tant qu’Allemands et Africains, mais comme experts s’intéressant à des sujets qui leur tiennent à cœur et qui définissent leur quotidien. C’est ainsi que nos projets ont une base durable, cimentée par des relations personnelles. Nous sommes d’avis qu’une telle coopération est faisable et judicieuse dans beaucoup plus de domaines que nous n’en avons conscience.

Que peuvent réaliser les technologies innovantes de l’information et de la communication (TIC) spécialement dans le domaine de la société civile ?

Elles permettent des rapprochements germano-africains qui ne seraient, sans cela, pas possibles vu les distances géographiques et les obscacles – de nature tant financière qu’administrative – aux rencontres personnelles. Notre projet Fieldworks en donne un bon exemple. Des mois durant, nos « fieldworkers » – un groupe de chercheurs amateurs bénévoles – se sont penchés, à Berlin et à Cotonou (Bénin), sur les rapports entre la ville et la campagne, leurs concepts étant centrés sur des systèmes alimentaires mondiaux, socialement et écologiquement durables. Sans Internet, cet échange n’aurait pas pu se faire. Au demeurant, notre réseau englobe jusqu’ici 25 pays africains dont l’Éthiopie, la République démocratique du Congo, le Ghana, le Cameroun, le Kenya, la Namibie, le Nigeria, l’Afrique du Sud, la Tanzanie et l’Ouganda.

En quoi les conditions du numérique sont-elles différentes en Allemagne et en Afrique ?

Ici aussi, les hypothèses courantes ne reflètent pas la réalité, et ce pour aucune des deux parties : en téléphonie mobile, le continent africain a pris une sérieuse avance. Il en résulte que l’infrastructure requise pour notre travail est souvent meilleure qu’on ne l’imagine en Allemagne. À leur tour, nos partenaires africains seraient certainement surpris s’ils apprenaient qu’en ce qui concerne leurs compétences informatiques, les élèves allemands ne se situent que dans la moyenne mondiale et que, dans nos écoles, onze élèves en moyenne se partagent un ordinateur. Les deux parties tirent profit des projets communs.

L’un de vos projets, « Pixel statt Kreide », traite de la révolution numérique en classe. Quel est, au juste, votre objectif ?

Dans nos nombreux ateliers, nous enseignons du savoir et des aptitudes qui permettent aux participants de tirer profit, dans leurs cours, des atouts des médias numériques et de les transmettre à leurs élèves. Outre le transfert de compétences médiatiques, la série de manifestations qui ont lieu dans toute l’Allemagne est axée sur l’apprentissage interculturel et mondial. Les participants ont accès à une plate-forme sur laquelle ils peuvent échanger leurs vues sur les innovations numériques du domaine éducatif. Ces rencontres contribuent à la mise en place de partenariats d’innovation dans le secteur des TIC. Nous soutenons les potentiels de l’Afrique numérique et bénéficions, inversement, des progrès de nos partenaires africains.

En octobre 2014, vous avez organisé le premier Salon germano-africain des fondateurs à Berlin. Selon vous, quel est le potentiel des fondations communes ?

De nombreuses régions d’Afrique voient l’émergence d’un groupe de plus en plus important d’entrepreneurs et de concepteurs innovants et disposant d’une formation technique de haut niveau. Chaque année, nombre de nouveaux espaces de travail collaboratif, de couveuses d’activité et de carrefours de TIC voient le jour, leur permettant de se retrouver, d’échanger leurs expériences et de risquer du nouveau. Et ce pas seulement à Nairobi et au Cap. En ce moment, nous observons aussi en Allemagne une recrudescence de créations d’entreprises. Mais nous savons que l’Allemagne a encore beaucoup à apprendre de l’inventivité et de l’esprit entrepreneurial africains. C’est là notre point de départ : nous faisons la liaison entre les concepteurs, les fignoleurs, les fondateurs et les investisseurs dans les TIC allemandes et africaines afin de créer des plus-values réciproques. On échange des idées, on examine et on discute des approches et on entame des coopérations et des joint ventures.

Les ICT@frica-Startups que vous soutenez directement sont une composante importante du Salon des fondateurs. Quelles équipes en sont issues ?

Depuis 2013, nous réunissons les fondateurs allemands et africains au sein d’équipes pour leur permettre de développer ensemble des idées innovantes et de les réaliser dans une nouvelle entreprise germano-africaine. Jusqu’ici, dix équipes de start-ups se sont constituées, et ce en construction automobile, en technique de refroidissement, d’irrigation et sanitaire, en ingénierie, dans le solaire et l’éolien ainsi qu’en électrotechnique.

Quel est le projet germano-africain qui vous passionne personnellement ?

L’idée d’« AquaCubus » m’impressionne. Dans un projet pilote, l’équipe veut créer des piscicultures aquaponiques et bioénergétiquement durables en Côte d’Ivoire et au Brandebourg. L’aquaponie est une technique de culture de plantes utiles fertilisées par l’eau d’un élevage de poissons, en cycle aquatique fermé. Cette méthode de pisciculture permet de produire un énorme surplus d’énergie. ▪

Interview : Clara Görtz