Des visages et des histoires

Leur créativité et leur engagement sont un enrichissement pour l’Allemagne : quatre femmes et hommes d’origine africaine vivant et travaillant en Allemagne

Yvette Mutumba

Certaines de ses phrases font l’effet d’un coup d’éclat. « Il n’y a pas d’art africain », par exemple. La docteure en histoire de l’art Yvette Mutumba mène 
un travail de sensibilisation depuis de nombreuses années. Sa plus grande préoccupation : montrer aux personnes de culture occidentale que l’Afrique est ­dotée d’une histoire de l’art variée et complexe. Contrairement à ce que pensent peut-être beaucoup de gens, cette histoire de l’art ne se réfère pas aux sculptures 
en bois traditionnelles mais par exemple à l’art contemporain. Yvette ­Mutumba a passé une partie marquante de sa petite enfance au Congo et a ensuite étudié 
l’histoire de l’art à l’Université libre de 
Berlin. Elle est aujourd’hui ­chercheuse associée à la collection africaine du Musée des cultures du monde de Francfort-­
sur-le-Main. Et elle aide les œuvres d’artistes contemporains qui font référence à l’Afrique à gagner en visibilité. En 2013, elle a fondé « Contemporary And » (C&). Cette plateforme en ligne offre un vaste aperçu de la production culturelle issue du continent africain. De par son travail, elle contribue fortement à affiner le regard occidental sur l’art africain. ▪

Clara Krug

Amadou Diallo

Che Guevara et sa grand-mère : ce sont les deux personnes qui viennent à l’esprit d’Amadou Diallo quand on lui demande qui sont ses modèles. Puis il se met à rire et raconte qu’il ne poursuit évidemment pas les mêmes objectifs que le révolutionnaire marxiste d’Amérique du Sud. Mais que son énergie et sa combativité l’ont toujours impressionné. Sa grand-mère, Aissatou Labé, est bien plus importante à ses yeux. C’est chez elle que le Sénégalais de naissance a passé le plus clair de son enfance et de sa jeunesse. Il a grandi à Dakar avec neuf frères et sœurs et ses parents. Mais à partir de ses dix ans, il a toujours passé l’été dans le village de sa grand-mère dans la région de Kolda, dans le sud-ouest du pays. Elle était la sage-femme des femmes du village et ses qualités de médiatrice dans les cas de disputes étaient unanimement reconnues.

« Ma grand-mère », dit Amadou Diallo – et sa voix est presque teintée d’accent rhénan lorsqu’il prononce le mot « grand-mère », ce qui est lié au fait qu’Amadou Diallo vit depuis quelques années à Bonn – « ma grand-mère m’a appris que quand on fait des efforts et qu’on est prêt à faire des sacrifices pour atteindre ses objectifs, il en ­ressort toujours quelque chose de bien. » Il ne l’a jamais oublié. Diallo s’est battu pour atteindre ses objectifs et réaliser ses rêves. Ce fils de vendeur de chaussures est ­parvenu à faire des études : sciences éco­nomiques en Allemagne, en France et aux États-Unis. Il parle couramment six langues et a été embauché par l’entreprise de logistique allemande DHL, d’abord à Marseille puis à Singapour.

Depuis 2011, ce CEO de 52 ans travaille chez DHL Freight et il est responsable du trafic international de marchandises et du trafic ferroviaire, qui représentent un chiffre d’affaires annuel de plus de quatre milliards d’euros. Il est responsable de l’Afrique : l’entreprise est active dans tous les pays de ce continent, la grande majorité des employés est originaire d’Afrique. Amadou Diallo souhaite qu’il y ait plus d’investisseurs qui se rendent en Afrique, plus d’opportunités pour les jeunes, en particulier pour ceux issus du continent africain, et espère qu’il y aura plus d’emplois pour eux et que leurs facultés et leur enthousiasme seront plus pris en compte en Europe. « Je ne suis pas une exception », estime-t-il, « il y a beaucoup de gens comme moi en Afrique. » Bien sûr qu’il faut de l’ambition et du talent. « Mais aussi des gens qui vous accordent leur confiance et leur soutien. »

Les parcours de vie comme le sien continuent d’être rares. Dans les entreprises allemandes, on croise peu d’hommes et de femmes originaires d’Afrique aux étages supérieurs de la hiérarchie. « Cela provoque parfois de 
la gêne chez les gens qui m’abordent », observe Amadou Diallo, « tout simplement parce qu’ils ne sont pas habitués. » Il souhaite que les managers saisissent l’occasion d’aller à la rencontre de l’Afrique et de ses habitants en voyageant. Il y a là-bas une façon de voir la vie fondamentalement optimiste, joyeuse, raconte-t-il. La valeur morale du travail en Allemagne lui plaît. Amadou Diallo ne veut – et ne peut – pas passer son temps à rien.

En dehors de son travail, il s’engage bénévolement auprès de plusieurs ONG, parmi lesquelles Amref Health Germany et Global Business School Network. Amadou Diallo espère qu’un jour, au Sénégal, toute une génération de filles et de femmes pourra aller à l’école. En 2011, il a été récompensé pour son engagement par le titre d’Africa’s Innovation Leader, délivré par le magazine économique Africa Investor. Il a reçu beaucoup de soutien tout au long de son parcours, qu’il souhaite à son tour apporter aux autres. « À la fin de la journée, ce qui compte, ce n’est pas combien de millions on a sur son compte », est persuadé Amadou Diallo, « mais que nos enfants et nos petits-enfants vivent dans un monde meilleur et plus sûr. » ▪

Natascha Gillenberg

Ntagahoraho Burihabwa

Son prénom signifie « tout change » en kirundi. Pour Ntagahoraho Burihabwa, cela pourrait tout aussi bien être la devise de sa vie : il a contredit les préjugés et les clichés, il s’est glissé dans divers rôles, il a vécu dans des mondes différents. Il a lui-même dû faire l’expérience de ce que signifie la discrimination – et de la façon dont on peut la combattre. Mais il y a une chose qui n’a pas changé : Burihabwa apprécie le fait d’être allemand. Il a pourtant été apatride au début de sa vie. Ntagahoraho Burihabwa est né en 1981 à Siegen, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Ses parents viennent du Burundi. Le retour dans leur pays natal en crise est rendu impossible aux Burihabwa, à qui est ôtée la nationalité burundi. Le père travaille comme ingénieur à Siegen. Les Burihabwa ne recevront un passeport allemand que bien plus tard, après avoir quitté l’Allemagne. Ntagahoraho grandit au Kenya. À Neirobi, Gaho, comme le surnomment ses amis, va à l’école allemande. « Je me sentais déjà allemand autrefois et j’en étais fier », raconte Ntagahoraho Burihabwa. Ce n’est que lorsque la famille se rend à nouveau en Allemagne au début des années 1990 qu’il se rend compte 
qu’il est différent de la plupart des autres Allemands. Les attaques xénophobes de Mölln, Solingen et Rostock-Lichtenhagen tiennent alors en haleine la République ­fédérale alors à peine réunifiée. Ntagahoraho Burihabwa se fait lui-même agresser plusieurs fois, il est abasourdi. Mais il 
ne laisse pas décourager. Après l’Abitur (l’équivalent allemand du Baccalauréat), 
il s’engage volontairement auprès de la Bundeswehr (l’armée allemande). Dans son entourage, nombreux sont ceux qui lui déconseillent de suivre cette voie. Mais Ntagahoraho Burihabwa ne les écoute pas. Début septembre 2000, il part faire son 
service militaire à Montabaur, en Rhénanie-Palatinat. Ntagahoraho Burihabwa est d’abord méfiant. Dans la caserne, il choisit le lit d’où il peut avoir un œil sur la chambrée de six places.

Il ne sera pourtant pratiquement pas confronté à la discrimination en raison de la couleur de sa peau, il se sent entre de bonnes mains à la Bundeswehr. Il étudie la pédagogie et l’histoire, obtient son diplôme avec les meilleures notes et deviendra ensuite responsable d’équipe à l’Université de la Bundeswehr, à Hambourg. Mais la façon dont on parle d’intégration en Allemagne l’agace. En 2010, l’économiste Thilo Sarrazin s’est fait connaître en Allemagne en affirmant que les migrants en Allemagne seraient en majorité incultes et au chômage.

En réaction aux thèses populistes de ­Sarrazin, Ntagahoraho Burihabwa fonde ­l’association « Deutscher Soldat e.V. », qui rassemble des soldats d’origine étrangère. Les 120 membres de l’association s’engagent entre autres pour que ceux qui se sentent allemands soient considérés comme tels. Ntagahoraho Burihabwa a depuis quitté la Bundeswehr, mais garde un lien avec l’armée en étant officier de réserve. Les questions liées à la guerre et à la paix continuent de l’occuper dans ses nouvelles fonctions. Depuis 2015, il travaille à l’ONU, à New York, au Département des opérations de maintien de la paix. ▪

Julia Egleder

Musa Bala Darboe

Lorsque Musa Bala Darboe est arrivé en Allemagne en 2010, seul, il ne pensait pas, ne serait-ce qu’une seconde, qu’il resterait là longtemps. L’adolescent avait fui son pays, la Gambie, parce qu’il était poursuivi en raison de son engagement pour les droits humains. Sa famille et ses amis lui manquaient. Et il avait des difficultés à se faire comprendre au quotidien, car il ne maîtrisait pas bien l’anglais. « J’ai dû repartir de zéro », raconte Musa Bala Darboe. « Au début, je pensais donc que ce pays n’était pas pour moi. »

Aujourd’hui, il voit les choses autrement : « Mes perspectives sont ici, en Allemagne. » Cela tient en partie au soutien qu’il a reçu, par exemple de la part de l’Office de protection de la jeune sse de Düsseldorf, du Centre psychosocial de Düsseldorf ou de 
la Fondation Hans Böckler. Et cela tient 
aussi au fait qu’il a travaillé dur. Il a appris à parler allemand en l’espace de quelques mois seulement et a intégré peu après un lycée. À peine trois ans après son arrivée, 
il avait déjà un Fachabitur (baccalauréat professionnel) en poche. Après un stage d’un an à la Zukunftsstiftung Entwicklung, la fondation d’aide au développement de la banque GLS, il suit désormais un ­apprentissage en gestion d’entreprise, spécialité informatique.

Musa Bala Darboe est une personne qui prend sa vie en main. Cela n’est donc pas étonnant qu’il souhaite se mettre à son compte lorsqu’il aura fini ses études. Il discute déjà avec d’autres créateurs d’entreprises de ce à quoi il faut prêter attention lorsque l’on se met à son compte.

L’idée centrale de sa future entreprise : il souhaite aider les autres à mettre à profit leurs capacités. Son crédo : offrir des conditions de travail justes plutôt que de chercher à maximiser le profit. Promouvoir le potentiel des gens, c’est aussi ce que cherche à faire Musa Bala Darboe 
en travaillant bénévolement pour l’organisation « Jugendliche ohne Grenzen » (jeunes sans frontières). Il s’engage depuis 2014 auprès de ce regroupement de jeunes réfugiés à l’échelle du pays. « Nous souhaitons donner une voix aux réfugiés, dont ils peuvent également faire usage dans les discussions qui les concernent. » Avec ses compagnons, il prend donc part à des événements où il est question de migration, d’asile ou de fuite. Lors d’un congrès, Musa Bala Darboe s’est ainsi récemment entretenu avec d’autres participants au sujet de la carte d’assurance santé pour les réfugiés.

De manière à ce que les réfugiés puissent s’impliquer plus facilement dans la vie 
en Allemagne, « Jeunes sans frontières » propose également des cours d’allemand. Et pour jeter des ponts entre eux et les autres citoyens en Allemagne, l’organi­sation ­organise par exemple des rencontres de voisinage avec des recettes 
et des spécialités des pays natals de 
ses membres. « C’est aussi une manière de tordre le cou aux préjugés et de montrer aux gens que nous voulons travailler tout autant qu’eux, payer des impôts et nous impliquer dans la société. » Avec son engagement et ses idées, Musa Bala Darboe donne un exemple de ce à quoi ­cela peut ressembler. ▪

Hendrik Bensch