Des artisans de la musique

En Allemagne la musique classique a une grande importance et les orchestres allemands sont célèbres dans le monde entier.

picture-alliance/dpa - Sir Simon Rattle

George Bernard Shaw, le poète irlandais, railleur et virulent critique culturel, souhaitait, à son époque, la construction à Richmond près de Londres d’un palais de festival sur le modèle du « Festspielhaus » de Bayreuth. Non pas qu’il estimait que les Anglais étaient au même niveau musical que les Allemands. Il plaidait davantage pour un Bayreuth anglais car il détestait les chemins de fer suivant le cours du Rhin et considérait que la cuisine allemande était immangeable.

On ne cherchera pas à savoir si la cuisine au Royaume-Uni était véritablement meilleure que celle de Haute-Franconie et si les Chatham ou Great Eastern Railway étaient plus luxueux que la deutsche Bahn avec ses « trains branlants de wagons poubelles » comme Shaw aimait les décrire avec sarcasme. Shaw, fils d’une chanteuse et grand amateur de Wagner, jouait lui-même du piano. Il était un critique musical acerbe, sous le pseudonyme de Corno di Bassetto, qui consternait ses compatriotes mais ne laissait jamais attaquer la musique allemande, pour autant qu’elle fût bien jouée.

Un autre éminent artiste fait partie des grands admirateurs de l’Allemagne en tant que pays de la musique : le compositeur français Hector Berlioz. Dans sa nouvelle « Euphonia ou la Ville musicale », il dresse un portrait fantastique de son pays voisin où pour ainsi dire chaque enfant joue d’un instrument, chaque adulte doit être lié d’une façon ou d’une autre à la musique et où la police veille à ce qu’il en soit ainsi. Il est possible que Shaw et Berlioz aient formulé leur admiration parfois grotesque de la vie musicale en Allemagne comme une provocation consciente et une incitation à la présentation de la musique dans leur propre pays. En fait, l’Allemagne était et reste considérée comme le pays de la musique par excellence et son infrastructure culturelle comme exceptionnelle dans le monde entier.

L’exemple le plus représentatif est l’incroyable densité des orchestres d’opéra et des orchestres symphoniques, actuellement au nombre de 131, qui reflète l’histoire de l’Allemagne avec ses innombrables petits États et cours princières.

De nombreux orchestres, dont le plus ancien est celui de l’actuel théâtre municipal de Kassel – fondé en 1502 par le landgrave Guillaume II – ont vu le jour au sein des cours princières allemandes du XVIe au XVIIIe siècle. De célèbres orchestres riches en tradition tels que la Sächsische Staatskapelle Dresden, la Staatskapelle Weimar et la Mecklenburgische Staatskapelle Schwerin sont aux premiers rangs. La création d’ensembles de cours et d’église a été suivie, du XVIIIe au XXe siècle, par le développement d’une large culture 
orchestrale qui, à partir des années 1920 et après la Seconde Guerre mondiale, a été élargie par des ensembles radiophoniques et d’autres orchestres communaux et nationaux, à l’Ouest et à l’Est.

La réunification allemande en 1990 a toutefois marqué une nette césure. Le nombre d’orchestres et de théâtres a tout d’abord connu une augmentation naturelle puis est venue une phase de consolidation, suivie bientôt de nombreuses fusions, réductions et même dissolutions d’orchestres – pas toujours pour des raisons plausibles ou au profit de la région. Le monde musical allemand demeure toutefois étonnant, surtout si l’on considère qu’environ un quart des orchestres classiques du monde entier sont implantés en Allemagne. L’infrastructure musicale de l’Allemagne paraît plus impressionnante encore si l’on ajoute aux 131 ensembles et 83 théâtres lyriques le dense réseau de formation de 922 écoles de musique (avec environ 1 million d’élèves et 37 000 enseignants), 27 conservatoires, cinq conservatoires de musique religieuse, d’innombrables écoles polyvalentes, instituts pédagogiques et écoles supérieures qui sont très réputés à l’étranger. Au semestre d’hiver 2011/2012, sur les 30 639 étudiants fréquentant les conservatoires, 7654 venaient d’autres pays, ce qui représente une part de 25 pour cent.

Si l’Allemagne est aussi populaire auprès des futurs musiciens ce n’est pas seulement du fait des grands orchestres symphoniques et opéras avec leurs postes protégés par des conventions collectives. Les musiciens nord et sud-américains ou asiatiques ne viennent pas uniquement en Allemagne parce qu’ils peuvent s’inscrire plus facilement à un conservatoire ou entrer dans l’un des nombreux orchestres. Ils viennent aussi parce qu’ils trouvent le climat musical attrayant – cette atmosphère difficile à définir, faite d’un sens de la tradition culturelle et en particulier d’un public musical. Ils apprécient l’étroit réseau d’organisations musicales nationales, municipales, religieuses et privées, cette abondance d’activité musicale dans ce pays à structure fédérale qui se présente encore – et cela a ses avantages – comme une union douanière qui laisse entrer la musique mais où chacun produit dans son coin.

La quantité de l’activité musicale implique la qualité car plus la base musicale est large, plus les fondements sont solides, plus le sommet de cette pyramide culturelle est stable. On ne s’étonnera donc pas que les orchestres allemands attirent autant de grands chefs internationaux et que les orchestres jouissent d’une grande renommée au niveau mondial. L’Orchestre philharmonique de Berlin, l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, l’Orchestre de Gewandhaus de Leipzig, la Staatskapelle Berlin, l’Orchestre symphonique de Bamberg, l’Orchestre philharmonique de Munich sont six ensembles dont la renommée va au-delà des frontières et qui sont dirigés par des étrangers : Simon Rattle, Mariss Jansons, Riccardo Chailly, Daniel Barenboim, Jonathan Nott, Lorin Maazel. D’autre part, de nombreux chefs d’orchestre allemands ont et ont eu des postes importants dans des orchestres internationaux – de Cleveland et New York à Paris, à Prague et à Tokyo – ou sont appréciés dans le monde entier avec leur orchestre national : Christoph Eschenbach, Christoph von Dohnányi, Kurt Masur, Gerd Albrecht, Markus Stenz, Matthias 
Pintscher ainsi que Christian Thielemann qui, en tant que chef d’orchestre de la Sächsische Staastkapelle de Dresde et du fait de son rôle actuel à Bayreuth, est peut-être actuellement dans le monde entier le chef allemand le plus demandé.

Il ne faut évidemment pas donner une trop grande importance à l’aspect national, surtout en musique, au-delà des traditions musicales d’un pays et indépendamment d’une culture musicale exceptionnelle. Car la réalité de la musique est autre : un orchestre américain est dirigé par un chef européen ; des pianistes japonaises sont formées à Philadelphie par des professeurs polonais ; des chefs d’orchestre allemands se perfectionnent à Houston pour conduire des ensembles français au plus haut niveau ; des bassonistes anglais étudient à Vienne en Autriche auprès d’un professeur croate pour gagner leur vie au Canada ; des hautboïstes israéliens sont solistes à Budapest, des formateurs finlandais apprennent à l’Orchestre philharmonique de Los Angeles à interpréter la musique de vieux films d’Hollywood ; des bassistes géorgiens font fureur dans des opéras italiens. Et enfin : des orchestres luxembourgeois où des musiciens de 20 nations débutent et s’arrêtent au même moment – ce qui étonne toujours les profanes. S’il y a un domaine d’activité où la nationalité des participants, le lieu de l’école, la composition ethnique d’un ensemble et l’origine du produit ne jouent aucun rôle important, c’est bien celui de la musique.