« La situation mondiale contribue 
à l’écriture des textes littéraires »

Mely Kiyak a avec d’autres auteurs européens lancé en 2014 la Conférence des écrivains. Un entretien sur la littérature dans le processus européen

Madame Kiyak, comment doit-on imaginer l’ambiance qui règne à la Conférence européenne des écrivains 2016 ?

Elle est sous le signe de la réflexion. Nous nous sommes demandé pourquoi l’Europe est ce qu’elle est. Et comment elle pourrait être. Au sens politique et discursif. Nombre débats qui sont menés dans les différents pays le sont souvent en dehors des problèmes. Parce qu’ils sont imprécis au niveau du langage, pour donner un seul exemple. Qu’est-ce exactement qu’un migrant de l’UE ? S’agit-il de migration lorsque les Européens se déplacent à l’intérieur de l’Europe ?

Vous appartenez au groupe qui a lancé la Conférence européenne des écrivains en reprenant l’idée de la Conférence internationale des écrivains de 1988. Qu’est-ce qui a incité à reconduire la manifestation en 2014 ?

C’est exactement cela. Notre ami et collègue du groupe d’initiative, Tilman 
Spengler, était présent en mai 1988 à la conférence à Berlin. À l’époque elle s’appelait « Un rêve de l’Europe » et elle anticipait déjà ce qui allait se passer. La chute du rideau de fer et la question sur ce qui allait suivre. Il existe un livre où les participants, dans des essais, s’interrogent sur ce que pourrait être une Europe des peuples. Nous avons trouvé que cette question et d’autres étaient d’une actualité sensationnelle et avons décidé d’organiser la conférence de suivi. À nouveau à Berlin et en mai. C’était en 2014. Notre conférence avait pour devise, en s’inspirant de la précédente, « Europe – rêve et réalité ». Nous avons aussi demandé aux participants d’alors, comme Ágnes Heller et György Dalos de faire un discours pour nous rappeler le passé. Cette conférence était marquée par la crise entre l’Ukraine et la Russie et par les manifestations du parc Gezi en Turquie. La conférence a été si révélatrice que nous avons décidé de la reconduire. À nouveau centrée sur les préoccupations actuelles, c’est à dire « Aborder les frontières par l’écriture ». Nous avons invité des auteurs qui s’étaient enfuis et avons traité de nombreux thèmes politiques actuels mais aussi ce que signifie faire exister la culture en exil.

Existe-t-il, en dehors de telles manifestations, quelque chose qui ressemble à une Europe littéraire ?

Tout d’abord, il n’existe pas de telles manifestations où des écrivains se rencontrent et communiquent. La langue est l’une des nombreuses barrières. On ne peut pas communiquer sans interprète. En ce qui concerne votre question : on n’apprend pas à connaître nos pays seulement en voyageant mais surtout par des récits. Si je lis en allemand un livre d’un Macédonien qui raconte la vie de sa famille qui s’est déroulée dans divers pays et époques, alors je lis quelque chose sur l’Europe. La littérature dans toutes ses langues différentes est la bibliothèque de la vie européenne.

 

À quoi ressemble une « Europe des écrivains » – y a-t-il des projets communs ?

L’écrivain écrit sur le monde et pourtant il est isolé. L’écriture est une activité solitaire. Ce n’est que par le renfermement sur soi-même pour pouvoir écrire qu’apparaît l’attention pour le monde.

La littérature peut-elle malgré tout créer une identité européenne ?

Elle le fait, depuis que l’Europe existe. En allant de la mythologie grecque aux légendes norvégiennes et aux anecdotes juives en passant par les drames de Shakespeare – nous avons appris à connaître l’Europe de cette manière.

À propos de mythes européens : l’Europe dans le rôle de Don Quichotte et l’écrivain dans celui de Sancho Panza est la comparaison que fait l’écrivain lituanien Eugenijus Ališanka dans le manifeste de la Conférence européenne des écrivains 2016. Pensez-vous qu’actuellement beaucoup d’auteurs s’identifient à ce rôle – en tant que serviteurs d’un tout pour montrer la divergence entre l’imagination et la réalité ?

L’auteur parle en son nom et il est aussi prisonnier de son contexte. L’auteur kurde Yavuz Ekinci de Turquie raconte de manière impressionnante comment il a rencontré dans la rue des réfugiés yézidis venant de la montagne de Sinjar. L’information ne venait plus de la presse ou de la télévision mais il en était directement le témoin. Ekinci déclare : « Il est impossible de ne pas y réagir. Qu’on le veuille ou non, on est influencé ». C’est une différence si vous êtes un auteur finlandais ou un auteur d’Israël. Parfois ce ne sont pas les auteurs qui écrivent les textes ; c’est la situation mondiale qui écrit. Une histoire écrite par un Letton peut être publiée avec les mêmes mots en Turquie ou en Russie et à chaque fois la lecture en est différente. Là aussi, ce n’est pas l’auteur qui décide de ce qui va être lu mais c’est le contexte politique qui est perçu. On y lit des choses qui n’y figurent peut-être pas.

À votre avis, quel pouvoir a la littérature pour agir sur les processus européens ?

En tant qu’auteurs, nous pouvons avoir une attitude politique mais ne pas faire de politique. C’est important.

La Conférence des auteurs a pour devise « Grenzen Nieder Schreiben » (aborder les frontières par l’écriture). La littérature peut décrire des situations mais peut-elle aussi les changer ?

Oui, mais la frontière est claire entre une histoire, politiquement pertinente, et la manipulation ou même la propagande au niveau du langage et de la perspective du narrateur. La littérature qui a marqué et ému des générations, du point de la langue et de la culture, racontait une bonne histoire et ramenait le monde et son cosmos de relations à une histoire de famille. La littérature qui est écrite dans le but d’influencer politiquement est comme du lait tourné. Vous en buvez une gorgée et vous la recrachez immédiatement car vous remarquez que quelque chose ne va pas.

Que signifie l’Europe pour vous ?

L’Europe est un lieu abstrait que nous avons créé dans l’imagination. L’Europe existe parce que nous le voulons. Nous avons établi des frontières et décidé : c’est l’Europe. Ceux qui y vivent sont des Européens et en font partie. Mais nous pouvons modifier ces frontières. Par des moyens pacifiques ou guerriers. Les hommes ne sont pas les seuls à franchir Les frontières. Les frontières aussi dépassent les hommes. C’est un fait. L’Europe est donc un lieu parmi d’autres. Et comme c’est le cas pour les lieux on peut leur donner de l’importance de manière grotesque : mais on peut tout simplement y vivre et veiller à ce qu’il n’y ait pas de vagues. ▪