« Changer le cours de l’Europe »

Tout le monde veut l’Europe, déclare la politologue Ulrike Guérot. La question est : quelle Europe ? Elle-même plaide pour la « République européenne ».  

Manifestation pour l’Europe en juin 2018 à Munich
Manifestation pour l’Europe en juin 2018 à Munich dpa

Madame Guérot, le président fédéral Frank-Walter Steinmeier a récemment appelé à ce que « l’Europe gagne en assurance ». Comment cela s’inscrit-il dans les débats marqués plutôt actuellement par les crises et les conflits concernant l’Europe ?
Très bien, je trouve. Cette demande répond à de nombreuses voix qui s’élèvent partout actuellement. L’appel à une autre Europe, plus souveraine, plus forte, se fait plus pressant. On l’entend tout particulièrement dans le domaine de l’art, du journalisme, de la science et chez les jeunes. Steinmeier se fait l’écho de ces voix et leur donne encore plus de portée.  

Et la demande est réaliste ?
Pour répondre, j’emprunterais les mots de Václav Havel : « L’espoir ce n’est pas la conviction qu’une chose aura une issue favorable, mais la certitude que cette chose a un sens, quoi qu’il advienne. » Je ne crois malheureusement pas que la situation de l’Europe changera nettement en bien au cours des prochains mois ou des prochaines années. Mais je suis persuadée que, actuellement, la seule bonne chose à faire est de labourer le terrain sur lequel repose l’Europe – tout comme on laboure la terre avant de pouvoir l’ensemencer. Nous préparons le terrain pour qu’une nouvelle Europe puisse florir lorsque le fantôme du nationalisme et du populisme aura disparu.

Voulons-nous une Europe identitaire des nations ou une Europe démocratique, sociale et ouverte ? 

Ulrike Guérot, politologue

Mais ne faudrait-il pas, avant même d’avoir une assurance commune, qu’il y ait un point commun ? Actuellement, on a surtout l’impression que l’Europe se désagrège.
C’est juste, mais c’est aussi une question de point de vue. Nous sommes toutefois à un point où la question concernant l’Europe n’est plus « si » mais « comment ». Tout le monde veut l’Europe, même des populistes de droite tels que Heinz-Christian Strache en Autriche ou Marine Le Pen en France. Ils ont constaté qu’on n’obtient pas de voix en étant contre l’Europe. Il s’agit plutôt de savoir si nous voulons une Europe identitaire des nations ou une Europe démocratique, sociale et ouverte. C’est la ligne de front, c’est la question cruciale de l’Europe. Cette fracture ne sépare pas des pays individuels ; les Etats eux-mêmes sont partagés : Macron ou Le Pen ? Pegida ou Pulse of Europe ? Brexit ou pas Brexit ? Actuellement, sur ces questions, nous ne trouvons aucun point commun.

Qu’est-ce qu’il faudrait qu’il se passe pour cela ?
Apparemment, nous avons compris que le retour à l’Etat-nation n’est pas une solution. Mais ce que, tous, nous n’osons pas encore formuler c’est le concept d’un Etat européen. Nous avons déjà un marché et une monnaie mais pas encore de démocratie. Pour être capable d’agir, il faut avoir un monopole de la violence légitime. L’Europe n’en a pas et c’est pourquoi elle est la plupart du temps incapable d’agir.   

Pour une république européenne, il ne s’agit pas de centralisation mais d’égalité des droits.

Ulrike Guérot, politologue

Le grand succès remporté par votre ouvrage en faveur d’une « république européenne » montre pourtant que l’on est ouvert à une Europe plus forte, que l’on en a même peut-être une sorte de désir profond. Pourquoi est-ce que cela n’a pas encore atteint vraiment la politique ?
En effet, lorsque le livre est paru, j’ai reçu énormément d’invitations, essentiellement de la part de syndicats, du monde du théâtre et des caisses d’épargne. Des milliers de jeunes me suivent sur Twitter. Je veux tirer profit de ce succès. Actuellement, nous organisons un grand projet théâtral sur ce sujet, le « European Balcony Project » - en novembre, sur scène, nous proclamerons la République européenne. J’ai vraiment l’impression que cet appel atteint lentement la politique. Certains petits partis tels que « Demokratie in Bewegung » ont mis la république européenne à leur programme électoral. Et les grands partis – du moins leurs éléments progressistes – l’abordent au moins parfois.  

D’où vient cette circonspection ?
Lorsque l’on évoque une république européenne, beaucoup de personnes pensent à la centralisation. Elles craignent que nous devions tous avoir une identité européenne et que, en cela, nous perdions quelque chose. Cependant, il ne s’agit pas de centralisation mais d’égalité des droits. Nous l’avons déjà pour les marchés, les services et le capital mais il faut la compléter et qu’elle s’applique aussi à chacun. Il devrait par exemple y avoir une sécurité sociale européenne. Actuellement, la société civile n’a malheureusement pas encore la force d’engager un tel processus.

Ulrike Guérot
Ulrike Guérot dpa

Ulrike Guérot est la fondatrice de l’ European Democracy Lab au sein de l’ European School of Governance à Berlin. Elle enseigne actuellement à l’université du Danube à Krems en Autriche. De 2007 à 2013, elle a dirigé le bureau berlinois de l’European Council on Foreign Relations. Son livre « Warum Europa eine Republik werden muss! Eine politische Utopie (Pourquoi l’Europe doit devenir une république ! Une utopie politique) est paru en 2016.

Interview: Helen Sibum

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