Quand des données protègent des vies
La prochaine pandémie arrivera tôt ou tard, ce n’est qu’une question de temps. Deux chercheurs africains travaillent à Berlin à mieux préparer le monde.
Ce sont ses souvenirs d’enfance au Nigeria qui ont fait d’Adam Abdullahi le scientifique qu’il est aujourd’hui. Le souvenir d’un camarade de classe paralysé à la suite d’une infection par la polio l’a particulièrement affecté. Des épidémies telles que la grippe porcine, déclarée pandémie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2009, ont également marqué son esprit. « Sur ce type de maladie, nous n’avions à l’époque que des connaissances limitées », explique-t-il. C’est à partir de ce qu’il a vécu qu’il a compris que, pour être mieux préparé aux crises sanitaires, il fallait disposer d’informations et de données.
Se prémunir contre de nouvelles pandémies
Voilà précisément l’objectif de la « Public Health Intelligence » : des chercheurs collectent et analysent une multitude de données utiles à leur travail. Cela leur permet d’identifier rapidement des risques sanitaires potentiels et de protéger ainsi la population mondiale des épidémies et des pandémies. Deux institutions berlinoises, le Charité Center for Global Health et le WHO Hub for Pandemic and Epidemic Intelligence (plateforme de l’OMS), entendent renforcer la recherche dans ce domaine en mettant en place un nouveau programme : en 2025, elles ont attribué, pour la première fois, une bourse commune pour la Public Health Intelligence. Celle-ci s’adresse aux chercheuses et chercheurs du monde entier, titulaires d’un doctorat. Parmi plus de 250 candidatures, la Charité et l’OMS ont sélectionné cinq chercheuses et chercheurs invités qui ont pu travailler en 2025 à Berlin sur des projets spécifiques, pendant trois à six mois.
Adam Abdullahi est l’un d’entre eux : il a étudié et travaillé en Angleterre et aux États-Unis, où il s’est principalement penché sur les maladies tropicales, mais aussi sur le VIH/sida et les vaccins contre le coronavirus. Pendant la pandémie de coronavirus, Abdullahi s’était rendu compte que même les pays disposant de systèmes de santé solides étaient mal préparés à la crise. « Sans données fiables servant de base à la prise de décision, la situation devient extrêmement difficile », affirme-t-il. « Pour être mieux préparés à l’avenir, nous avons avant tout besoin de systèmes plus performants. »
Recenser systématiquement les laboratoires
Le simple fait d’avoir un aperçu des laboratoires présents dans une région peut déjà être utile. Pour son projet mené dans le cadre de la bourse, Abdullahi a donc identifié les laboratoires de toute l’Afrique de l’Ouest, en particulier ceux ayant les capacités nécessaires pour réaliser des essais cliniques. « L’idée était de recenser ces laboratoires de manière systématique et d’identifier ainsi les lacunes en matière d’infrastructures », explique-t-il. La bourse octroyée par la Charité et l’OMS a permis à Abdullahi d’accéder à un vaste réseau et à des sources de données utiles à son travail. « Le projet associe les recherches africaine et allemande », ajoute-t-il. « Nous apprenons les uns des autres, et ces coopérations sont très précieuses pour les deux parties, car la sécurité sanitaire ne concerne pas un seul pays. En tant que société mondialisée, nous ne sommes aussi forts que notre maillon le plus faible. »
Un autre thème central de la recherche en santé est l’accès équitable aux données, un facteur décisif dans la préparation aux défis médicaux futurs. C’est aussi le domaine de recherche de la professeure Nicki Tiffin, née au Zimbabwe, qui a également bénéficié de la bourse à Berlin. La directrice adjointe du South African National Bioinformatics Institute de l’Université du Cap-Occidental (Cape Town) précise : « Nous voulons que les données puissent être échangées partout dans le monde de manière éthique et équitable, et que cet échange soit organisé de telle sorte que personne ne soit désavantagé. » Grâce à cette bourse, elle a mis au point un outil basé sur un navigateur qui aide les chercheuses et chercheurs du monde entier à obtenir des licences équitables pour des données. « Avec mon projet, je souhaite définir les conditions de l’échange de données et les rendre transparentes. »
Tiffin y voit plusieurs avantages : lorsque les données de certains groupes de population sont transmises, on peut clairement définir à quelles fins elles peuvent être exploitées – et à quelles fins elles ne peuvent pas l’être. Cela permet d’éviter toute représentation injuste ou toute stigmatisation de certains groupes. Dans le même temps, cet outil permet d’établir un accord selon lequel les personnes dont les données sont utilisées dans le cadre de la recherche bénéficient également des résultats.
Rendre la santé plus équitable
Tiffin estime que la pandémie de Covid-19 a montré à quel point il était urgent d’agir. « L’Afrique a reçu les vaccins bien plus tard que beaucoup d’autres régions du globe, alors que nous avons partagé très tôt avec le monde entier les données issues d’essais cliniques et d’échantillons viraux. » De telles expériences auraient suscité la méfiance de nombreux chercheurs. Et c’est précisément sur ce point que son projet prend appui : le but est d’instaurer la confiance et de rendre l’échange de données plus équitable. « J’espère que cela incitera les gens à partager plus volontiers leurs données », confie Tiffin.