«La réédition de la mondialisation»

La politologue indienne Amrita Narlikar parle de l’avenir de la mondialisation et de la coopération entre des démocraties.

Amrita Narlikar
Amrita Narlikar picture alliance / Christina Sabrowsky/dpa

Amrita Narlikar est professeure de sciences politiques à l’université de Hambourg et présidente du  German Institute for Global and Area Studies, GIGA, à Hambourg. Elle est originaire d’Inde et est « Distinguished International Fellow of the Indian Association of International Studies (IAIS) » Trois questions à Amrita Narlikar au sujet de la guerre contre l’Ukraine et des conséquences sur la mondialisation.

Professeure Narlikar, l’attaque de l’Ukraine décidée par le président russe Valdimir Poutine a mis en évidence les dépendances économiques mondiales. Assistons-nous à la fin insidieuse de la mondialisation ?
Si les défis actuels sont relevés de manière efficace, il se peut que nous n’assistions pas à la fin de la mondialisation mais à sa réédition. L’un des effets positifs de la mondialisation est qu’elle a sorti des millions de personnes de la pauvreté. Cependant, trop de scientifiques et de politiciens ont sous-estimé le côté négatif de la mondialisation. En plus des problèmes d’inégalité et de marginalisation des acteurs les plus faibles, nous découvrons maintenant un monde au sein duquel les interdépendances économiques sont utilisées comme des armes. Dans ce monde de concurrence géoéconomique, il existe maintenant des arbitrages coûts-bénéfices sans précédent entre prospérité et sécurité. Pour y faire face avec succès, il faut réorienter les chaînes d’approvisionnement, surtout dans les domaines stratégiques, et réformer fondamentalement les règles du multilatéralisme.   

La réorganisation des chaînes d’approvisionnement doit se faire sans délai.

Amrita Narlikar, présidente du GIGA à Hambourg

L’économie mondiale va-t-elle à nouveau se diviser en blocs distincts – les sept principaux pays industrialisés et démocratiques, y compris l’UE, une zone d‘influence dominée par la Chine, une Russie qui s’isole et une Inde en émancipation croissante ?
Si les risques sécuritaires liés aux échanges économiques sont abordés avec succès, il ne faut pas en arriver à une division du monde en blocs. Un bon scénario serait une diversification des chaînes d’approvisionnement menée avec soin, avec un degré d’intégration plus élevé entre partenaires et alliés partageant les mêmes idées. Mais si nous ne voulons pas reconnaître les dangers du modèle de mondialisation traditionnel, nous aurons à faire face à des problèmes beaucoup plus importants. On peut prendre l’exemple des difficultés de l’Allemagne à se libérer de sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. La dépendance de l’Inde en ce qui concerne les équipements militaires russes est un autre exemple. Ce sont de dures leçons qui ne doivent pas se répéter avec la Chine. La réorganisation des chaînes d’approvisionnement doit se faire sans délai et l’UE et l’Inde devraient collaborer étroitement pour résoudre un certain nombre de problèmes communs.

Nous devrions maintenant absolument coopérer avec les Etats-Unis tout comme avec les démocraties du Sud qui partagent nos idées.

Amrita Narlikar, présidente du GIGA à Hambourg

Le conflit sino-taiwanais couve en arrière-plan, l’Occident est encore plus étroitement lié économiquement à la Chine qu’à la Russie. A quoi faut-il s’attendre ?
Nous devrions maintenant absolument coopérer avec les Etats-Unis tout comme avec les démocraties du Sud qui partagent nos idées et qui se font également du souci en ce qui concerne les poussées autoritaires à leurs frontières. Le refus de l’Inde de prendre clairement position contre la Russie a déçu beaucoup de monde ; cette déception est compréhensible mais l’attitude de l’Inde ne devrait pas surprendre compte tenu de sa grande dépendance pour ce qui est des équipements militaires russes. C’est une ironie tragique : en ne s’opposant pas à la Russie, l’Inde renforce la Chine involontairement. Si nous intensifions la collaboration avec des démocraties telles que l’Inde – dans le domaine de la transition écologique, de la transformation numérique et de la technique sensible – nous n’agissons pas seulement dans notre propre intérêt mais nous soutenons aussi nos valeurs communes. L’invitation du chancelier Olaf Scholz au premier ministre indien Narendra Modi au sommet du G7 était un signal allant dans la bonne direction. Mais il reste beaucoup à faire.  

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