La voix de l’Europe

L’UE n’est pas une tour de Babel : des milliers de traducteurs veillent à ce que les gens se comprennent

European Union 2012 EP - Language, Translators

Au restaurant, avez-vous déjà commandé du « Beiried mit Erdäpfeln » ? Rares sont ceux qui connaissent ces mots, même en Allemagne bien que ce soit des termes allemands. Mais nombreux sont ceux qui ont déjà mangé ce plat car il s’agit tout simplement de roastbeef aux pommes de terre. On utilise les mots « Beiried » et « Erdäpfel » surtout en Autriche. A côté de 21 autres expressions régionales allemandes, ils sont même parvenus jusque dans des actes juridiques de l’Union européenne (UE). Depuis 1995, l’année où l’Autriche adhéra à l’UE, ces 23 mots ont un statut légal, ce qui signifie qu’ils sont utilisés à égalité de droit avec d’autres dans les textes officiels. Pour les Autrichiens, c’est surtout un puissant acte symbolique. En adhérant à l’UE, ils n’ont dû renier ni leurs expression culinaires ni leur identité culturelle.

En effet, l’UE est aussi une communauté de langues et de cultures différentes. Aucune autre organisation au monde n’est aussi multilingue. Ce multilinguisme est ancré dans les traités européens. Chaque citoyen de l’UE a le droit de communiquer dans les langues officielles de l’Union et 
de recevoir une réponse dans la même langue. L’UE entend « langues officielles » les 24 langues de ses pays membres. La diversité culturelle et le multilinguisme 
y sont vivants grâce à des milliers de traducteurs et d’interprètes travaillant à l’Union européenne. « Il est difficile de déterminer leur nombre exact car chaque institution européenne a son propre service de traduction, travaillant également avec des collaborateurs indépendants », dit Mme Gurli Hauschildt. Cette Danoise est l’un des six directeurs du service de traduction de la Commission européenne et dirige les départements des trois langues de travail européennes, le français, l’anglais et l’allemand. « Ces trois langues ont une importance spécifique car c’est avec elles que la Commission travaille au quotidien », explique la directrice.

Gurli Hauschildt sait exactement combien de collaborateurs travaillent dans sa direction générale : 2400 au total, la plupart étant des traducteurs. La compréhension est à l’honneur dans l’Union, aucun autre service de la Commission n’a plus de personnel. Gurli Hauschildt et ses collègues n’ignorent rien de ce qui se passe à la Commission ; à un moment ou à un autre, tout passe par le bureau des traducteurs. Car toute modification du droit européen doit être traduite dans toutes les langues officielles. Les discours du président de la Commission, les communiqués de presse, les lettres des citoyens européens et les réponses de la Commission, les textes pour le site Internet et bien d’autres choses encore doivent être traduits, même si ce n’est pas toujours dans toutes les langues.

Margret Meyer-Lohse est l’une de celles 
et ceux qui, par leur travail, ont littéralement écrit une page de l’histoire européenne. Il y a 36 ans, elle commença à travailler comme traductrice et interprète à la Commission européenne et a vécu de près comment la Communauté économique européenne (CEE), composée de 
six Etats, est devenue une Union réunissant 28 pays membres. Aujourd’hui, elle 
se consacre surtout à l’organisation du travail. Margret Meyer-Lohse dirige le département allemand du bureau de traduction de la Commission et a quelque 
120 collaborateurs. Depuis 2004 au plus tard, elle sait exactement quelles sommes de travail signifie l’élargissement de l’UE. Cette année-là, la Lituanie devint membre de l’Union et Margret Meyer-Lohse organisa le nouveau département lituanien. « La complexité et la somme de travail augmentent naturellement avec chaque nouvelle langue officielle ». On n’embauche guère de nouveau personnel, les collaborateurs apprennent une langue supplémentaire si nécessaire. Les coûts restent ainsi limités, le budget de la direction générale de la traduction ne représente qu’environ 1 % du budget total de l’UE. Et certaines valeurs, estime la directrice du département allemand, ne sauraient être chiffrées. « Chaque nouvel État membre nous donne un regain d’énergie. Nous avons alors souvent affaire à des gens jeunes et des idées nouvelles et c’est extrêmement motivant. »

Qu’on soit lituanien, croate ou maltais, au quotidien, on communique la plupart du temps en anglais. L’allemand jouit néanmoins d’une place particulière. C’est une langue de travail et celle d’un pays fondateur mais c’est aussi la langue maternelle la plus parlée dans l’UE avec près de 90 millions de locuteurs. Andreas Husch, qui fait partie des traducteurs de Mme Meyer-Lohse, apprécie la clarté et la richesse de vocabulaire de sa langue maternelle. « Les traducteurs dans d’autres langues lisent souvent nos traductions lorsque quelque chose leur échappe dans le texte original car nous n’avons guère de possibilités 
de nous exprimer de manière diffuse. » À ses yeux, l’allemand est en outre une langue bien structurée, pratiquement aucune autre langue ne dispose d’autant de possibilités syntaxiques. L’inconvénient : « Contrairement à d’autres langues, nous ne pouvons guère recourir à la traduction machine, notre grammaire pose encore des problèmes aux logiciels », dit Husch.

L’ordinateur et les bases de données n’aident guère quand il y va de termes risquant d’être mal compris, par exemple de termes juridiques ayant une signification particulière dans un pays membre et ne pouvant être simplement repris dans les textes juridiques de l’UE. Ici, la créativité est de mise, les traducteurs doivent parfois imaginer des termes totalement nouveaux, les mots ainsi créés marquant 
parfois des débats. Le terme de « flexi­curity » n’en est qu’un exemple, dit Husch. Mais l’UE est loin d’avoir sa propre langue. La directrice Gurli Hauschildt préfère parler d’un message commun et de valeurs communes comme la démocratie et la tolérance. « Elles donnent à l’Europe une voix spécifique dans le monde. » ▪