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Frank-Walter Steinmeier et Elisabeth Kaneza
Le président fédéral Frank-Walter Steinmeier a décerné fin 2025 à Elisabeth Kaneza l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne. © picture alliance/dpa | Bernd von Jutrczenka
Engagement

« J’ai confiance en notre société civile. »

Elle a fuit le génocide au Rwanda et lutte aujourd’hui en Allemagne pour l’égalité des droits. Elisabeth Kaneza sur les revers et les raisons de garder confiance.

26.08.2026AuteureMiriam Hoffmeyer

Elisabeth Kaneza a trouvé refuge en Allemagne en 1994, alors qu’elle était enfant, pour fuir le génocide au Rwanda. Elle a fait ses études de master à l’Université Alice Salomon (ASH) de Berlin. Kaneza a notamment travaillé à l’ambassade du Rwanda, à l’assemblée nationale allemande et auprès du Haut-Commissariat de l’ONU pour les droits de l’homme à Genève et à Bruxelles. Aujourd’hui, elle est présidente de la Kaneza Foundation, qu’elle a fondée, et chargée de mission auprès d’Amnesty International à Berlin. Elle a reçu en 2025 la Croix fédérale du mérite pour son engagement de longue date contre le racisme et en faveur de l’égalité. 

Madame Kaneza, comment votre expérience de la fuite et les premiers temps en Allemagne vous ont-ils marquée ?

J’avais sept ans lorsque ma famille et moi-même sommes arrivés à Aix-la-Chapelle après plusieurs mois de fuite. Après ces expériences traumatisantes, je m’étais imaginé l’Allemagne comme l’incarnation même du bonheur et de la sérénité. Mais à l’école primaire et dans la société, j’ai été perçue comme différente et j’ai dû lutter contre des préjugés. 

Qu’est-ce qui vous a aidé à développer votre confiance en vous ?

Mes parents ont joué un rôle important à cet effet. Dans les écoles de niveau supérieur, il y avait alors de nombreux enfants migrants et des enseignants qui m’ont encouragé. À partir du CM2, je me suis engagée comme déléguée de classe, plus tard aussi dans la représentation des élèves. J’ai en outre fondé et dirigé un groupe de hip-hop à notre école qui a remporté des prix. Le groupe a été un espace d’émancipation important pour moi et pour d’autres élèves ayant un parcours similaire. Tout cela a renforcé ma confiance en moi. J’ai néanmoins encore souffert de discriminations de la part de certains enseignants ainsi que dans la vie quotidienne. Cela a eu pour conséquence que parfois j’ai douté de moi-même et que j’ai dû procéder à un travail de reconstruction. 

Quelle signification revêt l’éducation pour la participation à la société ?

L’éducation est une clé importante afin de franchir les barrières telles que la pauvreté et l’exclusion car elle favorise l’ascension sociale et la participation à la société. Les personnes avec une histoire d’immigration restent souvent en dessous de leurs possibilités car elles sont discriminées. Mes propres expériences dans ce contexte me motivent pour mon intervention en faveur des droits de l’Homme : Je ne voulais pas et je ne veux toujours pas accepter que l’égalité des chances dans notre société ne soit réservée qu’à quelques uns. Déjà à l’époque où j’étais lycéenne, je me suis engagée comme animatrice et coach dans différents projets d’intégration ainsi qu’au sein de ma communauté à Aix-la-Chapelle, et j’ai poursuivi cet engagement pendant mes études de bachelor à l’Université de Maastricht. 

Vous avez obtenu votre master à l’Université Alice Salomon (ASH) de Berlin. Vous avez notamment travaillé à l’ambassade du Rwanda, à l’assemblée nationale allemande et auprès du Haut-Commissariat de l’ONU pour les droits de l’homme à Genève et à Bruxelles. En 2016, vous avez fondé la Kaneza Foundation for Dialogue and Empowerment e.V.. Quels sont les objectifs poursuivis par cette association ? 

Nous nous engageons dans trois domaines : l’assistance-conseil politique et légale pour les droits de l’Homme et la lutte contre le racisme, les actions éducatives telles que les conférences et les ateliers, ainsi que le mentorat et l’accompagnement des personnes victimes de racisme et de discrimination. De plus, nous proposons des formations sur les droits de l’Homme pour les activistes. Au niveau politique, nous accompagnons depuis plus de dix ans la mise en œuvre de la Décennie internationale des Nations unies pour les personnes d’ascendance africaine. 

Elisabeth Kaneza
Engagement pour l’égalité des droits et contre le racisme : Elisabeth Kaneza © Sarah Eick

Où en est l’Allemagne aujourd’hui en ce qui concerne le racisme ? 

Au cours des dernières décennies, certaines choses se sont améliorées en Allemagne. Aujourd’hui, il règne malgré tout un large consensus social que le racisme existe et n’est pas acceptable. Le grand défi reste toutefois l’élimination de la discrimination systématique de certains groupes sociaux, par exemple dans le système éducatif, sur le marché du travail et du logement et dans les actions de l’État. Dans ma thèse de doctorat, soutenue en 2022 à la faculté de droit de l’Université de Potsdam, je me suis consacrée aux discriminations structurelles dont sont victimes les personnes noires ainsi que sur les moyens politiques et juridiques de donner corps à l’égalité des droits. Ce qui m’inquiète, c’est que cela fait quelques temps, la tendance dans le monde politique et dans la société évolue à nouveau dans l’autre sens et que des mesures importantes sont démantelées. Mais je reste néanmoins optimiste car l’Allemagne est un pays qui se sent fondamentalement engagé pour les droits de l’Homme. J’ai aussi confiance en notre société civile qui a déjà tant atteint dans ce domaine. 

Vous avez déjà souvent été récompensée pour votre engagement social. Quelle est la signification que revêt à vos yeux la Croix fédérale allemande du Mérite (Bundesverdienstkreuz) ?

Très forte - c’est pour moi une grande reconnaissance des mes réalisations, y compris des obstacles que j’ai dû surmonter. Elle renforce également mon engagement. Je souhaite contribuer à façonner une société dans laquelle tous les être humains peuvent se développer avec les mêmes droits. Être titulaire de la Croix fédérale du mérite m’a fait comprendre que l’État entend défendre cette ambition et le montre par un geste symbolique. C’est à prendre de manière positive. Le racisme reste toutefois un défi pour la totalité de la société que nous ne pouvons relever qu’ensemble. Je souhaite continuer à apporter ma contribution.