60 ans plus tard

En 1957, les traités de Rome marquaient un nouveau départ. Soixante ans plus tard, l’Europe doit décider si elle veut être une puissance mondiale ou gâcher les chances offertes.

dpa - Treaty of Rome

Le 25 mars 1957 n’a pas été une journée ordinaire pour l’Europe. Douze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les chefs de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères de six pays européens se réunissaient sur le Capitole à Rome. Dans la salle des Horaces et des Curiates du palais des Conservateurs, sous des fresques représentant des scènes de guerre et de batailles dans la Rome antique et sous l’œil des statues des papes Urbain VIII et Innocent X, ces représentants des pays européens souhaitaient donner un nouveau départ à l’ordre étatique européen. Après 30 ans d’une « guerre civile européenne » qui avait fait trembler tous les standards de la civilisation occidentale entre 1914 et 1945, la paix devait enfin devenir possible entre les pays européens concernés.

La signature de deux traités

Dans cet esprit, les représentants des six pays fondateurs – l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas – apposent leurs signatures sous les deux documents: le traité instituant la Communauté économique européenne (CEE) et le traité instituant la Communauté européenne de l’énergie atomique (EURATOM). 

Avant la signature des traités, tous avaient assisté à un service religieux dans l’église romaine de San Lorenzio fuori le mure, comme si cela allait de soi. Le tombeau d’Alcide de Gasperi, le ministre italien des Affaires étrangères décédé en 1954, se trouve dans cette église stationnale du troisième dimanche de Carême. Passe-frontière entre le Tyrol du Sud austro-habsbourgeois et sa patrie culturelle qu’était l’Italie, de Gasperi compte, avec Robert Schuman décédé en 1963, parmi les saints patrons politiques de la création de la nouvelle Europe.

Six perspectives différentes

Tous les hommes politiques présents à Rome souhaitaient la réorganisation de l’ordre étatique européen. Pourtant, chacun d’eux avait à l’esprit l’histoire de son pays et, ainsi, une mission différente concernant l’avenir. Les pays du Benelux, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, savaient qu’un voisinage pacifique entre les grands pays les entourant serait tout à leur avantage. L’Italie se considérait depuis toujours comme le berceau culturel de l’Europe et comme le moteur d’une union fédérale qui redonnerait vie à l’idée d’une alliance (foedus) sur le modèle de la Rome antique. Après les deux crises de 1956 (le canal de Suez et la répression de la révolte populaire en Hongrie), la France avait compris qu’elle devrait réaliser ses ambitions de puissance politique au sein de l’Europe. Robert Schuman et Jean Monnet avaient tracé les voies intellectuelles et politiques pour transformer l’hostilité entre la France et l’Allemagne en une paix par la sécurité avec l’Allemagne. Pour la République fédérale d’Allemagne, la rencontre de Rome promettait deux choses : qu’elle soit moralement réhabilitée après la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale provoquée par l’Empire allemand et que la « question allemande » reste ouverte dans un pays divisé après la défaite de l’Allemagne hitlérienne.

« Une union sans cesse plus étroite »

La guerre froide, avec la crainte d’une Union soviétique poursuivant une politique expansionniste, avait réuni à Rome les représentants des six pays fondateurs de la CEE et de l‘EURATOM. Cette pression avait fini par prévaloir sur toutes les différences et les incohérences afin de réorienter dans une nouvelle perspective la tragédie de l’autodestruction européenne au cours de deux guerres mondiales. « Une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens » : le préambule des traités de Rome du 25 mars 1957, entrés en vigueur le 1er janvier 1958, contenait l’expression « ever closer union ». On travaille depuis, dans un style rappelant les montagnes russes, sur les institutions et les structures qui font aussi de l’union des Etats une union de leurs citoyens. Une société européenne illustrant ces deux aspects n’existe toujours pas à ce jour, c’est la plus grande imperfection en cette époque de scepticisme européen virulent.

Les ambitions de puissance mondiale de certains pays

Soixante ans après la signature des traités de Rome, une autre omission s’est pérennisée depuis 1957 et n’est pas moins importante pour la poursuite de l’unification européenne : la conscience du lien entre le renouveau européen entamé à Rome et les ambitions, refoulées mais pas surmontées, de puissance mondiale de certains pays européens, qui n’ont toujours pas formé d’union à cet égard, n’existe pas. La boussole pour une approche, souvent définie en fonction des humeurs, du rôle global des peuples européens et de leur rapprochement toujours plus étroit a été calibrée en 1957. L’Allemagne a gardé le cap sur une refonte morale allant jusqu’à une culture – très unilatérale – de l’accueil des réfugiés en 2015. La France est devenue un partenaire pour l’Europe tout en travaillant à sa destinée globale. En 1957, le territoire de l’Algérie actuelle faisait encore partie intégrante de la République française, et cela depuis 1848 au moins. La France voyait dans l’intégration européenne un moyen de retrouver une puissance nouvelle car l’époque des empires coloniaux était révolue. Paris souhaitait aussi garder les Britanniques à distance car la compétition pour le leadership en Europe ne serait pas plus aisée avec une Grande-Bretagne ayant, elle aussi, des ambitions globales.

Quel rôle joue l’Europe dans le monde ?

En 2017, pour le 60e anniversaire des traités de Rome, la question du rôle global de l’Europe est toujours et à nouveau d’actualité. Les prétentions impériales de certains pays ont fait apparaître la question – source de désaccords – de l’affirmation de chacun des pays et celle portant sur la manière d’instituer néanmoins une politique extérieure, de sécurité et de défense commune. Les Britanniques veulent poursuivre leur chemin seuls après le référendum sur le Brexit pour devenir une « Globalbritain ». Les Français sont toujours animés par leur « mission civilisatrice » tout en étant divisés sur la manière dont cette idée peut être réalisée, par un républicanisme universel ou par une nation culturelle qui se protège. La situation est similaire pour les Néerlandais mais, dans leur pays, ils sont structurellement mieux préparés que les Français au partage du pouvoir. Les Belges ont perdu depuis longtemps la foi en une puissance globale que la colonisation du Congo, avec ses ressources en urane, confortait encore en 1957. L’EURATOM a échoué depuis longtemps. Les Italiens ne savent pas très bien comment associer leur fierté d’être le pays qui a offert le jardin de sa culture à l’Europe à un leadership politique qui ferait avancer leur idée d’une Europe fédérale à une époque où l’on reparle de plus en plus d’un noyau dur européen, les Italiens craignant d’en être écartés. Les Allemands, enfin, s’interrogent plus que jamais sur la manière de sortir de leur Biedermeier entre 1957 et 2017 sans redevenir « incontestablement », pour citer Heinrich Heine, les maîtres dans l’empire du rêve : laisser en l’état tout ce qui a bien fonctionné jusque-là serait la garantie de perdre l’essentiel de ce que l’on veut vraiment préserver de l’Europe et en Europe. La mise en place d’une protection commune et robuste des frontières extérieures européennes est actuellement la formule consensuelle de l’UE mais on ne décèle pas de volonté active de lui donner corps, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur.

Des décisions importantes pour ce 60e anniversaire

En ce 60e anniversaire de sa création, l’UE bataille pour limiter les dégâts et assimiler les conséquences des étapes inachevées de l’intégration. Une chose est évidente avec les graves problèmes causés par le multiculturalisme et la pression démesurée des migrations : ce n’est plus l’opposition Est-Ouest mais bien l’impact de l’émancipation des peuples de l’Hémisphère sud qui décidera du sort des peuples en Europe, que l’historien britannique Arnold Toynbee qualifie de « péninsule asiatique ». Face à une globalisation inachevée sur le plan culturel, social, économique, politique et juridique, la question des raisons justifiant l’unification européenne se pose à nouveau : les pays et les peuples réconciliés de l’UE doivent décider si, avec l’aide de l’UE devenue ce qu’elle est depuis les traités de Rome, ils veulent être une puissance mondiale ou s’ils veulent mettre en jeu la renaissance que leur ont permis les traités de Rome.

Le Prof. Ludger Kühnhardt dirige le Centre de recherche sur l’intégration européenne (ZEI) à l’université de Bonn.

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