« Se disputer sur la voie à suivre »

La Foire du Livre de Francfort est un lieu de libre expression : lors de son inauguration, le ministre fédéral des Affaires étrangères Heiko Maas demande que l’on accepte plus volontiers la contradiction.

Heiko Maas
Heiko Maas a inauguré la Foire du Livre de Francfort à la mi-octobre. dpa

Permettez-moi de mettre mon costume de ministre de côté quelques instants et de vous adresser quelques mots très personnels. En tant que citoyen de ce pays, un parmi 82 millions. En tant que lecteur, un parmi cinq milliards dans le monde. Et en tant qu’individu s’interrogeant sur l’évolution actuelle de notre société. Une société à laquelle il devient de plus en plus difficile de retirer l’épithète « numérique ». Nous parlons d’ère numérique, de révolution numérique. Et c’est un fait : la numérisation s’est depuis longtemps emparée de chaque élément de notre réalité - de notre manière d’apprendre et de travailler, de lire et de communiquer, de se lier d’amitié, de vivre et d’aimer. Et comme tout bouleversement, elle remet en question l’ordre ancien et nous oblige à trouver un nouvel ordre. « Create your revolution » n’est pas seulement un appel au renversement. Mais bien plutôt à un appel à créer cet ordre nouveau !

Une envie d’appartenance

La numérisation recèle d’énormes opportunités, que ce soit en termes de connaissances, de codécision, de transparence ou de participation. Il y a quelques semaines à peine, j’ai rencontré au Soudan des jeunes gens qui ont manifesté contre le régime d’Al-Bashir. Sans le pouvoir des médias sociaux, leur révolution pacifique aurait certainement pris fin dans la rue ou même en prison, mais en tout cas pas dans les bâtiments gouvernementaux de Khartoum, qu’ils occupent désormais.

Alors que nous sommes les enfants de la révolution numérique des sociétés occidentales, pourquoi éprouvons-nous donc de plus en plus l’impression que nous serons aussi les premiers à être dévorés par elle ? Je crois que c’est lié aux effets de bulles qui, comme dans la bourse ou l’immobilier, ne présagent rien de bon. Les bulles de filtres représentent l’autre face de la révolution numérique. Les grands changements suscitent parallèlement une soif de validation et de communauté. Un désir de délimitation, qui contient toujours une part d’exclusion. Une demande de vérités absolues. Et en dépit de leur nom, les médias « sociaux » renforcent eux aussi cette tendance.

Le numérique offre l’opportunité de nouvelles Lumières 2.0.

Parce qu’ils réduisent une réalité complexe à des slogans lapidaires. Parce qu’ils laissent peu de place à l’ambiguïté, aux diverses facettes de la vie. Et qu’ils profitent à ceux qui ont toujours les réponses les plus simples, les plus courtes et les plus rapides à offrir. En sachant pertinemment que le monde du dehors ne s’explique pas en un tweet de 280 signes. Nous savons tous que cette évolution peut conduire au pire. Sinon, pourquoi personne ne s’étonne que les tueurs d’Utøya, Christchurch ou Halle se soient radicalisés dans leurs bulles de filtres sur Internet ? Qu’ils y aient cherché la validation espérée de leur mépris de l’humanité ? Qu’ils l’y aient trouvée. Et qu’ils y aient aussi trouvé les notices pour fabriquer les armes avec lesquelles ils ont transformé leur brutalité verbale en actes brutaux ? Être choqués ne suffit plus. Car nos « plus jamais ça » sonnent plus creux à chaque nouvelle attaque.

La littérature ouvre des espaces de liberté

Il est évident que la terreur d’extrême-droite (et c’est un sujet d’actualité dans notre pays) doit être combattue comme toute autre forme de terrorisme, en priorité et avec la plus grande fermeté, par les services répressifs et l’État de droit. Nous avons longtemps fait preuve d’aveuglement.

Mais cela ne suffira pas non plus !

Parce que justement, celui qui a commis l’attentat de Halle, par exemple, n’a pas été qu’un criminel. Il était aussi un voisin, un collègue de travail, un parent, une connaissance. Et donc un membre de cette société, la nôtre.

Et c’est pourquoi nous partageons une responsabilité, en tant que société, si nous devons déplorer toutes les deux semaines de nouvelles victimes du racisme et de l’antisémitisme, de la haine et de l’incitation à la haine.

il est temps pour nous aussi de lever le nez de nos smartphones. D’élargir notre vision, au lieu de la réduire à la taille d’un écran. Temps de discuter, de nous contredire, de penser à contre-courant et même de nous disputer. De sortir de notre zone de confort consensuel. Car elle aussi n’est rien d’autre qu’une bulle.

La foire du livre est un bon endroit pour en parler. Parce que je suis convaincu que vous tous et toutes, auteurs et auteures, éditeurs et éditrices, traducteurs et traductrices, jouez un rôle tout à fait central pour nous extirper de nos bulles.

La littérature n’ouvre pas que des espaces de liberté esthétique. Elle nous fait découvrir de nouveaux mondes, de nouvelles perspectives. Dans un monde assoiffé de réponses simples et rapides, la force tranquille de la littérature aide à se protéger contre les réflexes autoritaires, contre les réponses simplistes et contre le repli sur soi. Comme le fait le lauréat du prix du livre allemand cette année, Saša Stanišić. Là où certains s’obstinent à exclure selon le lieu de naissance, celui-ci raconte à quel point il est arbitraire de réduire sa patrie à une origine.

Hinrich Schmidt-Henkel, auteur notamment de formidables traductions du norvégien, a pu comparer la littérature à « la voix d’un artiste de la langue, qui ouvre par le récit un regard très particulier sur le monde et qui exprime une position ». Ces mots décrivent à merveille la littérature norvégienne. Et c’est la raison pour laquelle les livres norvégiens trouvent tant de lecteurs et de lectrices en Allemagne. Profondément enracinés dans leur propre histoire et souvent porteurs d’une subjectivité radicale, ils nous confrontent à nos congénères, à notre droite et à notre gauche. À leurs destins, à leurs rêves et à leurs peurs.

Accepter des positions différentes

Quiconque lit « Gens de Bergen », de Tomas Espedal, ne commence pas seulement à craindre que la pluie continuelle de Bergen finisse par lui taper sur le crâne, à lui aussi. Le lecteur voit les habitants de cette ville et finit par se plonger dans leurs pensées.

Lire nous oblige à prendre part.

Et les livres norvégiens, en particulier, ne nous ménagent pas. Lorsqu’ils nous font ressentir la douleur d’une famille qui a perdu un enfant au massacre d’Utøya. Ou lorsqu’ils nous entraînent dans la vie de deux adolescents musulmans de Stovner, un des quartiers d’immigration classiques d’Oslo. Au point de nous faire douter de notre grand crédo d’égalité des chances et de culture de bienvenue.

Lire, c’est aussi admettre d’autres points de vue que le sien. Sans forcément même les comprendre.

C’est tolérer l’ambiguïté et faire preuve d’empathie. Aussi paradoxal que cela puisse sembler : en lisant, nous sortons de notre bulle.

En cela, Toni Morrison a bien raison : lire est un « acte audacieux et rebelle ».

Et nous voilà revenus à la révolution.

Si la littérature a le pouvoir de faire éclater nos bulles, alors, lire sera vraiment un acte révolutionnaire. La question de savoir si et comment nous soutenons la littérature, et avec elle les auteurs et les traducteurs, n’est donc pas qu’un débat de politique culturelle, mais une tâche essentielle de la politique sociale dans son ensemble. La Norvège mise sur la force de la littérature.

Les Norvégiens lisent en moyenne pas moins de 15 livres par an. Il se trouve que la Norvège est aussi l’un des pays où l’exportation de littérature est soutenue. Nul doute donc que choisir ce pays comme invité d’honneur de la Foire du Livre de Francfort était bien vu. C’est un modèle et un aiguillon. Une incitation à traduire encore plus de littérature germanophone.

Erik Fosnes Hansen a rappelé à juste titre avant le salon : « Il n’y aurait pas de littérature mondiale sans traducteur. » Et il y aurait moins d’entente aussi, car l’entente commence par la simple possibilité de se comprendre - croyez-en mon expérience de ministre des Affaires étrangères.

La littérature ne se résume pas à une écriture noire apposée sur du papier blanc. C’est ce que démontre l’histoire de la révolution médiatique précédente. Celle-ci a commencé à quelques kilomètres d’ici. À Mayence, en quelque sorte la Silicon valley du Moyen-Âge. L’imprimerie y fut inventée en 1450 et je crois la comparaison justifiée.

Là aussi, la peur s’est propagée parmi la population. Peur d’un abus de ce nouveau médium. Peur que les individus puissent être manipulés. Que la connaissance rende rebelle. Que le chaos naisse et que le contrôle échappe aux puissants. Tout cela a un air de déjà-vu. Tout comme l’imprimerie a radicalement changé le monde, la numérisation va révolutionner le nôtre.

Mais la vérité, c’est aussi que les Lumières, la Réforme, l’humanisme qui imprègne - ou devrait imprégner - notre mode de pensée jusqu’à aujourd’hui auraient été inimaginables, sous cette forme, sans l’imprimerie. L’imprimerie a pour ainsi dire reformaté l’être humain. Et nous a catapulté du Moyen-Âge dans l’ère moderne. Et de la même manière, la transformation numérique, malgré toutes les réserves qui peuvent s’exprimer, recèle la chance de changer notre monde pour le meilleur. La chance de Lumières 2.0.

La direction que prennent les sociétés ne dépend pas du hasard, mais de nous. Les algorithmes aussi sont une création humaine. Et le comportement d’une société demeure, aujourd’hui encore, la somme du comportement de tous ses membres. Alors sortons de la bulle ! Pratiquons l’art de la dispute et cherchons la voie à suivre les uns avec les autres et non les uns contre les autres ! Acceptons la contradiction, mieux encore, ayons le cran de l’encourager ! Il n’y a aucun mal à porter la contradiction. Ni à trouver des compromis, d’ailleurs.

Tout cela peut s’avérer fatigant, inconfortable et pénible. Mais c’est le seul moyen d’ouvrir l’espace aux rencontres nécessaires. Et c’est le seul moyen pour qu’elle reste humaine, notre révolution !

Je vous remercie.

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