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Raffinerie
Raffinerie de la société finlandaise de biotechnologie UPM © Jessica Krauß
Innovation

Une raffinerie unique en son genre

L’installation traite non pas du pétrole brut, mais du bois. Les raisons pour lesquelles une entreprise finlandaise de biotechnologie a choisi l’Allemagne comme site d’implantation pour son projet audacieux. 

04.09.2026Helen SibumHelen Sibum

Dermot Carey a déjà supervisé de nombreux projets de construction sur le site chimique de Leuna. Mais la réalisation d’un parc à bois constitua, même pour lui, un nouveau défi. Originaire ­d’Irlande, il travaille depuis plus de dix ans pour ­InfraLeuna, l’opérateur du site chimique de Saxe‑Anhalt. En tant que responsable du développement du site, Carey met tout en œuvre pour répondre aux besoins des entreprises qui s’implantent à Leuna. Par exemple : de combien d’électricité, d’eau et de vapeur cette installation a-t-elle besoin, où faut-il un raccordement à la route, où doivent passer les voies d’accès, quelles sont les autorisations à obtenir ? Pour chaque point, il existe une multitude de contrats ; dans le cas de l’investissement d’envergure de la société finlandaise UPM Biochemicals, ceux-ci forment, empilés, un ouvrage très épais, un véritable « chef-d’œuvre », comme le dit Carey en riant.

Leuna en Saxe-Anhalt
Une longue tradition : Leuna, en Saxe-Anhalt, constitue un site chimique majeur depuis 1916. © Jessica Krauß

La première bioraffinerie au monde basée sur le bois

Ces dernières années, UPM a construit à Leuna la première bioraffinerie au monde à produire des produits biochimiques à partir de bois dur provenant de sources durables ; l’entreprise la rend maintenant opérationnelle, étape par étape. Le parc à bois était nécessaire pour stocker le bois de hêtre livré depuis la région, la première étape du processus. Aujourd’hui, des trains et des camions se rendent quotidiennement sur le nouveau site de stockage pour y acheminer du bois extrait de forêts exploitées de manière durable. Ce bois est ensuite transformé dans la raffinerie en matériaux utilisés notamment dans la confection, les emballages et les produits en caoutchouc, tels que les pneus de voiture.

UPM a investi environ 1,3 milliard d’euros dans cette nouvelle usine, et le Land de Saxe-Anhalt a soutenu le projet à hauteur de 20 millions d’euros de subventions. Cela représente le plus gros investissement sur le site chimique historique de Leuna depuis 1997, année de l’ouverture de la raffinerie de pétrole du groupe énergétique français Elf Aquitaine (aujourd’hui TotalEnergies).

Pionniers et partenaires : Harald Dialer, à la fois Executive Vice President d’UPM Next Generation Renewables et Chief Technology Officer d’UPM (à gauche), aux côtés de Dermot Carey, qui travaille pour l’exploitant du site chimique, InfraLeuna
Pionniers et partenaires : Harald Dialer, à la fois Executive Vice President d’UPM Next Generation Renewables et Chief Technology Officer d’UPM (à gauche), aux côtés de Dermot Carey, qui travaille pour l’exploitant du site chimique, InfraLeuna © Jessica Krauß

Sécurité des investissements grâce aux ­exigences environnementales 

Pourquoi l’entreprise finlandaise UPM a-t-elle choisi, pour cet investissement de grande envergure, l’Allemagne en tant que site ? « L’Allemagne est le centre européen de l’industrie chimique et de la sylviculture durable », déclare Harald Dialer (Executive Vice President chez UPM Next Generation Renewables et Chief Technology Officer chez UPM). Ce projet a également été lancé parce que, dans le cadre des stratégies de développement durable des grandes marques commerciales, ­l’importance des produits durables ne cesse de croître. La demande en composants renouvelables pour les emballages ou les textiles, mais aussi pour des produits industriels tels que les ­automobiles ou dans le secteur du bâtiment, a constitué un facteur déterminant pour cet investissement. Actuellement, l’UE travaille à l’élaboration de dispositions réglementaires destinées à rendre notamment emballages ou textiles plus durables. À cet égard, des réglementations visant à instaurer une part minimale de solutions biosourcées sont aussi en cours de discussion. « Ces réglementations sont essentielles pour accompagner de manière active la transition des matériaux fossiles vers les matériaux renouvelables », précise Dialer. « De telles réglementations garantissent la sécurité des investissements et stimulent précisément la demande pour les produits que nous fabriquons à Leuna ».

L’Europe dispose de la technologie, du ­savoir-faire et de la volonté politique nécessaires pour jouer un rôle de premier ordre dans le domaine de la biochimie.
Harald Dialer, Chief Technology Officer et Executive Vice President UPM Next Generation Renewables

Les experts du secteur qualifient la bioraffinerie de « projet FOAK » ou « first of a kind », soit de premier projet du genre. « C’était un projet sans précédent, c’est pourquoi nous avons dû trouver de nouvelles solutions, tant sur le plan technique que réglementaire », explique Dialer. Toutes les parties prenantes en étaient conscientes dès les premières discussions menées en 2018 entre UPM et le gouvernement régional de Saxe-Anhalt. Cela dit, elles étaient unanimes sur le fait de pouvoir, conjointement, mener à bien un tel projet. La construction du site s’est achevée en 2024, et les premiers produits y sont fabriqués depuis fin 2025. En plus de l’entreprise UPM, elle-même, et du gouvernement régional, d’autres partenaires ont contribué à son succès : la société d’investissement et de marketing Sachsen-Anhalt (IMG), qui a accompagné UPM dans son implantation, et ­Infra-Leuna, en tant qu’exploitant du site chimique.

L’innovation originaire de la forêt : le bois constitue la base des produits développés ici, après plusieurs étapes intermédiaires.
L’innovation originaire de la forêt : le bois constitue la base des produits développés ici, après plusieurs étapes intermédiaires. © Jessica Krauß

Toujours en étroite concertation 

InfraLeuna s’est occupée non seulement des questions techniques, mais aussi des autorisations et des démarches auprès des administrations compétentes. « Pour commencer, nous avons rassemblé toutes les autorités concernées et UPM autour d’une table pour faire une réunion dite de ‹ scoping › », raconte Dermot Carey. « De cette manière, les exigences étaient transparentes pour les deux parties. » Selon lui, une collaboration étroite est d’ailleurs l’élément le plus important dans un projet de cette dimension. Carey et ses chefs de projet ont accompagné la planification, la construction et la mise en service du site sur une période d’environ sept ans.  

Une gestion responsable des ressources : le bois provient ­exclusivement de forêts exploitées de manière durable.
Une gestion responsable des ressources : le bois provient ­exclusivement de forêts exploitées de manière durable. © Jessica Krauß

Il fallait débattre de beaucoup de choses : le projet comprenait, entre autres, la construction d’un pont au-dessus d’une ligne de chemin de fer ainsi que la prise en charge de l’exploitation du parc à bois par InfraLeuna. Cela incluait un plan de circulation et la mise en place d’un système informatique afin de documenter les livraisons de bois effectuées par poids lourds. La question des eaux usées était également complexe. « Les eaux usées d’UPM nécessitent un prétraitement ; c’est pourquoi nous avons construit une installation spécifique que nous exploitons. C’est également une première pour le site chimique », précise Carey.

Rester flexible

Mais tout ne peut pas être planifié. C’est précisément l’expérience que vit actuellement Raisa Vermasvuori. Au niveau du groupe, cette ingénieure chimiste est responsable du pôle Innovation ; elle est aussi chargée du développement technologique chez UPM Next Generation Renewables – un pôle au sein duquel UPM regroupe ses activités liées aux carburants renouvelables et aux ­produits biochimiques, dont fait aussi partie la raffinerie de Leuna. Avec son équipe, elle accompagne la mise en service de la bioraffinerie. « Honnêtement, lorsque l’on construit la première installation de ce type au monde, on apprend constamment de nouvelles choses. » À titre d’exemple, elle et son équipe avaient préalablement modélisé avec précision la manière dont certains matériaux circulent dans une conduite, avant de choisir, sur cette base, un diamètre exact. « Nous avons ensuite constaté, lors du fonctionnement, que le matériau se comportait différemment de ce à quoi nous nous attendions ; nous avons donc dû remplacer le tuyau. 

Raisa Vermasvuori
Elle soutient la mise en service de l’installation : Raisa Vermasvuori, Vice President Innovation chez UPM Next Generation Renewables. © Jessica Krauß

C’est pourquoi UPM ne met cette installation en service qu’étape par étape. Une fois que tout fonctionnera, « ce sont des matériaux qui transformeront des secteurs industriels entiers qui seront produits, ici », estime Vermasvuori. « Nous fabriquerons, entre autres, un matériau entièrement nouveau, à base de lignine, un composant du bois. » Ce matériau peut être utilisé comme élément de remplissage dans des produits en caoutchouc, tels que les pneus automobiles. Jusqu’à présent, c’est souvent le noir de carbone industriel qui est utilisé à la place, et dont la production génère beaucoup de CO2. 

UPM propose justement un autre produit pour remédier à un problème couramment rencontré dans le recyclage du plastique : de nombreuses installations de tri ne reconnaissent pas le plastique noir. Il n’est donc souvent pas intégré au cycle de recyclage et finit par être incinéré. UPM a développé un matériau utilisé comme pigment noir à base de bois, qui ne rencontre pas ce problème. « Nous sommes constamment à la recherche de nouvelles applications pour nos produits », informe Vermasvuori.

Ici, à Leuna, seront créés des matériaux susceptibles de transformer des industries entières. 
Raisa Vermasvuori, Vice President Innovation et Next Generation Renewables Technology

En phase avec l’Agenda high-tech

Harald Dialer perçoit en Allemagne un climat d’investissement propice aux entreprises innovantes, à l’image d’UPM. « À mon sens, les nouvelles technologies et les nouveaux produits restent, en Allemagne, l’un des principaux moteurs économiques », estime-t-il. « C’est surtout dans notre secteur, celui de la bioéconomie industrielle, que les innovations sont stimulées par divers programmes. » Dialer a accueilli avec beaucoup d’enthousiasme le nouveau plan high-tech du gouvernement ­allemand. « Il cible des domaines d’avenir hautement stratégiques, tels que les matériaux durables et économes en ressources ainsi que les solutions de décarbonation. » Les feuilles de route présentées en mai 2026 pour la mise en œuvre de ce programme cadraient parfaitement avec les projets d’UPM. 

Une étape de la transformation : UPM fabrique à Leuna un nouveau matériau à base de bois susceptible d’être utilisé, entre autres, dans la fabrication de pneus.
Une étape de la transformation : UPM fabrique à Leuna un nouveau matériau à base de bois susceptible d’être utilisé, entre autres, dans la fabrication de pneus. © Jessica Krauß

Pour accélérer l’innovation, UPM a établi sur le site de Leuna, dans l’équipe de Raisa Vermasvuori, une division interne de recherche et développement. Par ailleurs, des partenariats se sont noués avec de nombreuses universités et instituts de recherche de la région, précise Vermasvuori. « Nous menons actuellement des projets de recherche communs avec – pour ne citer que quelques exemples – l’Université Martin-Luther de Halle-Wittemberg, le Centre Fraunhofer pour les procédés chimiques et biotechnologiques et la Hochschule Anhalt. »

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Depuis plus de 100 ans, le parc chimique de Leuna est un lieu emblématique de l’histoire industrielle allemande :

en 1916, BASF y a fondé une usine d’ammoniac ; en très peu de temps, le village de Leuna d’alors a vu surgir ­l’installation chimique la plus moderne du monde. L’ammoniac jouait un rôle essentiel dans la fabrication d’explosifs – avec lesquels l’Allemagne a d’ailleurs causé des souffrances indescriptibles pendant la Première Guerre mondiale.  

Leuna a également soutenu l’effort de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, en tant que fournisseur d’essence synthétique.  

Lorsque l’Allemagne était divisée, l’usine est devenue une propriété publique et a été agrandie. Des dizaines de milliers de personnes y travaillaient. Suite à l’effondrement de la République démocratique allemande (RDA), l’usine a dû fermer temporairement ses portes. 

Dans les années 1990, le groupe français Elf Aquitaine a construit à Leuna une raffinerie de pétrole ; aujourd’hui, celle-ci produit un million de litres d’essence et de diesel par heure.

Entre-temps, à Leuna, des recherches sur les carburants durables sont aussi menées : en 2012, le Centre Fraunhofer pour les procédés chimiques et biotechnologiques CBP a ouvert, dans le parc chimique, un laboratoire ; et depuis 2023, Leuna abrite la plateforme technologique pour les carburants aériens durables du Centre aérospatial et aéronautique allemand (DLR).