La responsabilité des religions à l’égard de la paix

Toutes les religions professent la paix mais il y a chaque jour des conflits, la guerre et des actes terroristes en leur nom. On entend peu parler du potentiel des religions en matière de paix, une compétence à laquelle le monde ­politique pourrait recourir plus fortement

Martin Luther King obtint en 1964  le prix Nobel de la paix
Martin Luther King obtint en 1964 le prix Nobel de la paix dpa/epa/AFP

L’auteur de best-sellers britannique Ian McEwan rêve d’un monde sans religion. Ce serait pour lui « un monde plein d’humilité devant l’aspect sacré de la vie ». Les religions, par contre, sont « au cœur des grands conflits de notre époque », écrit-il dans l’hebdomadaire Die Zeit. C’est vrai, écrit l’ancienne ministre américaine des Affaires étrangères Madeleine Albright dans son livre « Dieu, l’Amérique et le Monde » : les religions ont toujours été (même si pas seulement) « une source de haine et de conflit », surtout en politique. Elle ne veut pas faire disparaître les religions mais propose de nommer théologiens et spécialistes de la religion conseillers en politique étrangère.

Des potentiels de violence et de paix

Les intellectuels et les responsables politiques, les médias et la science et naturellement une grande partie de l’humanité, tous sont fascinés par le potentiel de violence et de conflit des religions. La presse, la radio et la télévision nous en livre chaque jour des exemples : guerre sainte, terrorisme fondamentaliste, meurtres et homicides aux connotations religieuses partout dans le monde. Indubitablement, la religion peut être une arme dangereuse et destructrice dans le déroulement d’un conflit.

Or les médias n’informent pas sur le potentiel de paix des religions. On n’entend, ne voit, ne lit rien sur ce sujet. Ce potentiel existe-t-il vraiment ? Les autorités religieuses et les croyants de toutes les religions se prononcent pourtant en faveur de la paix. N’est-ce que pour la forme ? Si ce potentiel de paix existe, à quoi ressemble-t-il ? Comment s’exprime-t-il ? Dans un bon voisinage ou en s’évitant en se souriant ? Dans le fait que des représentant de haut niveau des religions parlent de tolérance mutuelle et d’amour de son prochain devant les caméras. Ou bien la mission de paix des religions est-elle aussi politiquement pertinente, au niveau concret et pratique, lors de conflits intérieurs et internationaux, lors de guerres et de guerres civiles ?

Prévention, résistance, médiation, réconciliation

La littérature, littérature scientifique comprise, n’apporte guère de réponse. Le journalisme et la recherche sur la paix mettent surtout l’accent sur le potentiel destructif des religions. « When it bleeds, it leads », le sang fait la une. Il ne vient à pratiquement personne l’idée de se pencher sur le potentiel constructif des religions. C’est d’autant plus étonnant que des héros célèbres pour leur non-violence, des icônes mondiales de la paix – Mahatma Gandhi et Martin Luther King – étaient des acteurs politiques éminents mais aussi des personnalités profondément religieuses. Pour eux, la religion et une politique en faveur de la paix étaient indissociables. Gandhi et King ont d’innombrables frères et sœurs : des acteurs religieux qui ont contribué de manière décisive à contenir les conflits politiques et à éviter la violence. Ce ne sont là que quelques exemples – de A comme Albanie à Z comme Zimbabwe, en passant par la Birmanie, le Kenya, la Pologne, l’Afrique du Sud ou l’Ouganda – au cours desquels l’intervention d’acteurs inspirés par la religion a permis d’apaiser des conflits. Des conflits où des hommes et des femmes motivés par la religion ont réduit ou empêché la violence et ont contribué à la paix et à la réconciliation. Ils n’étaient naturellement pas les seuls acteurs et réussirent rarement seuls. Mais ils apportèrent une contribution décisive, que personne d’autre ne pouvait ou voulait apporter, à l’apaisement des conflits. 

Car quiconque veut attiser les conflits et faire la guerre n’a pas besoin de la religion pour les justifier

Markus A. Weingardt, l’essayiste et chercheur sur la paix
La paix sans religion ?

S‘il est vrai que les gens ont subi – et subissent encore – la mort et des souffrances incommensurables motivées par la religion au cours de l’histoire, il est aussi vrai qu’une aide incommensurable a été apportée, la paix rétablie et la violence rejetée, le tout motivé par la religion. Le monde serait-il vraiment plus pacifique sans la religion ?

Nullement ! Car quiconque veut attiser les conflits et faire la guerre n’a pas besoin de la religion pour les justifier. Des visions séculières du monde, comme le fascisme et le nationalisme, le racisme, l’impérialisme ou le communisme, suffisent. Tous ces « ismes » ont une tendance à l’exclusivité, à la séparation et à l’exclusion : il n’y a plus qu’un pas à faire pour arriver à la confrontation, puis à l’agression. La très grande majorité des millions de morts au cours des guerres du XXe siècle ont été victimes d’idéologies séculières, pas d’une violence motivée par la religion. Aujourd’hui encore, et à l’encontre d’une impression très répandue, seule une petite partie des conflits violents actuels a des origines intrinsèquement religieuses, comme l’indique par exemple le « baromètre des conflits » de Heidelberg. 

La paix par la religion !

Il ne fait en outre aucun doute que bien des conflits et des guerres auraient été plus sanglants sans l’intervention d’acteurs de la paix religieux. Outre leur volonté de paix et une responsabilité assumée pour la paix, ils se distinguent par le fait qu’ils jouissent souvent de la confiance des parties en conflit. Les forces séculières – que ce soit des responsables politiques ou des ONG – connaissent en général une grande méfiance quant à leurs véritables intérêts, éventuellement tus, notamment lorsque ces forces de paix viennent de l’étranger ou sont financées par l’étranger. Une motivation religieuse pour instaurer la paix soulève par contre la confiance chez nombre de personnes. 

Cette confiance ouvre des portes et des marges de manœuvre qui restent souvent fermées aux acteurs séculiers. On ne saurait d’ailleurs considérer les acteurs séculiers et religieux de la paix comme des concurrents mais bien comme des partenaires. Les deux groupes possèdent des compétences qui peuvent parfaitement se compléter. Malheureusement, on ne remarque souvent pas les acteurs religieux (potentiels) de la paix, leurs compétences en matière de paix sont ignorées ou marginalisées et, ainsi, on laisse passer des opportunités d’évitement ou d’apaisement des conflits, au grand dam de milliers de personnes.

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