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Deux gardes-frontières des troupes frontalières de la RDA – appartenant à l’Armée populaire nationale (NVA) – effectuant une ronde à la frontière interallemande près de Motzlar, dans la Rhön en Thuringe (à côté de la Hesse), photographiés en octobre 1968.
Deux gardes-frontières des troupes frontalières de la RDA – appartenant à l’Armée populaire nationale (NVA) – effectuant une ronde à la frontière interallemande près de Motzlar, dans la Rhön en Thuringe (à côté de la Hesse), photographiés en octobre 1968. © picture alliance / ZB | Wilfried Glienke /Envato
Histoire

Pourquoi les Allemands ont un rapport particulier avec la protection des données ?

La culture de la protection des données de l’Allemagne est liée à son histoire : l’expérience de deux dictatures qui ont collecté et abusé systématiquement des données.

30.07.2026Wolf ZinnWolf Zinn

Les Allemands sont considérés comme particulièrement sensibles quand il est question de leurs données personnelles. Cela transparaît dans la querelle sur la surveillance vidéo et la reconnaissance faciale, dans la prudence en matière de données de santé, dans le scepticisme par rapport aux cookies et à la création de profils de clients et utilisateurs d’Internet par les entreprises, dans la protection marquée des consommateurs et les strictes régulations de protection des données. Avec le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), un cadre légal commun est appliqué dans l’Union européenne (UE) depuis 2018. Mais en Allemagne, la protection des données revêt un poids moral particulier depuis longtemps. 

La Cour constitutionnelle fédérale a fixé en 1983 pour la République fédéral le droit à « l’autodétermination informationnelle ». Les citoyennes et citoyens doivent en principe pouvoir décider elles et eux-mêmes de qui sait quoi sur leur personne. Ce droit n’a pas seulement résulté de la protestation de l’époque contre un recensement. Il est né dans un pays dans lequel la question de ce que l’État a le droit de savoir repose sur une histoire sombre.

L’État nazi : collecter, trier, exterminer.

La première expérience est celle du nazisme de 1933 à 1945. La dictature totalitaire misait sur une pénétration absolue dans la société. Origine, adresse, métier, religion, sexualité, maladie, opinion politique : ces informations se sont transformées en catégories, les catégories en exclusion, l’exclusion en déportation et assassinat. La Gestapo, le service secret de la police d’État du régime nazi, espionnait et poursuivait les opposants, elle interrogea, tortura, déporta des milliers de personnes innocentes dans les camps de concentration. Son pouvoir ne reposait pas seulement sur l’intimidation et la violence, mais aussi sur l’information, la dénonciation – et les données. Le recensement de 1939 demandait l’origine et la « race » avec une « carte complémentaire ». L’historien Götz Aly a qualifié le fichier ainsi créé la « clé de voûte du recensement des Juifs » – l’une des conditions préalables de l’Holocauste qui a suivi. 

Adolf Hitler (3e depuis la droite) et Heinrich Himmler (3e depuis la gauche) avec des officiers nazis.
Adolf Hitler (3e depuis la droite) et Heinrich Himmler (3e depuis la gauche) en 1935 avec des officiers nazis. En tant que chef des SS, Himmler était responsable du dispositif de terreur et de police. © picture alliance / Everett Collection | Courtesy Everett Collection

La RDA : la méfiance à table

La deuxième expérience des Allemands est encore plus proche : la dictature socialiste de la République démocratique allemande (RDA) de 1949 à 1990. Son service secret, le ministère de la Sécurité d’État, abrégé « Stasi », était un instrument de domination élémentaire. En 1989, la Stasi comptait plus de 90 000 collaborateurs salariés et 190 000 collaborateurs non officiels. Il y avait donc environ 60 citoyens de la RDA pour chaque agent de la Stasi.

Couloir d’une prison.
Le mémorial de Berlin-Hohenschönhausen rend hommage aux victimes des persécutions politiques en RDA. Il se trouve dans une ancienne prison de la Stasi. © iStock / mathess

La Stasi ne collectait pas seulement des informations. Elle administrait la peur. Aujourd’hui, les archives fédérales comptent environ 112,5 kilomètres de dossiers et près de 47 millions de cartons de fichiers. Les estimations parlent de jusqu’à 350 000 prisonniers politiques. De nombreux jugements n’étaient qu'une injustice déguisée en décision juridique. L’historien Hubertus Knabe a déclaré à propos du code pénal de la RDA qu’il était rédigé en des termes si flous « qu’un simple murmure suffisait pour être persécuté politiquement ». L’ancien centre de détention préventive de la Stasi à Berlin-Hohenschönhausen, aujourd’hui transformé en mémorial, illustre parfaitement ce mécanisme. Là, il était question de briser les personnes : isolation, manipulation, interrogatoires sans fin, violence psychique et physique. Dans les années 1970, la Stasi perfectionna la « décomposition » : répandre des rumeurs, entraver des parcours professionnels, infiltrer des groupes d’opposition.

Wolf Biermann est assis sur scène avec une guitare.
Wolf Biermann en novembre 1976 lors d’un concert à Cologne, en Allemagne de l’Ouest. Après avoir été interdit de scène et mis sous surveillance en RDA, il a obtenu, à sa grande surprise, un visa pour une tournée en République fédérale d’Allemagne. Peu après le concert, les dirigeants de la RDA ont décidé d’expulser Biermann. © picture alliance/United Archives | Dziedzic

La surveillance de la RDA était aussi perfide, car elle venait de tout près. Les informateurs se trouvaient au sein de l’entreprise, à l’université ou dans la paroisse, parfois même parmi le cercle d’amis. Wolf Biermann, auteur-compositeur-interprète critique envers la RDA, interdit de se produire sur scène depuis 1965 et déchu de sa nationalité en 1976, raillait ses surveillants dans la « Stasi-Ballade » en les qualifiant de « pauvres chiens de la Stasi ». La moquerie était une force d’opposition. Mais il ne pouvait rien faire pour empêcher que la dictature ait transformé la confiance en risque.

Trouver le bon équilibre.

Cela explique pourquoi les Allemands réagissent de manière sensible quand des données doivent être collectées et enregistrées « uniquement pour simplifier ». La leçon qu’on en tire est la suivante : ce qui est de l’administration aujourd’hui, peut relever du contrôle demain. Parallèlement on voit que la protection des données se révèle en pratique être en partie inutilement bureaucratique. Le défi est donc de la concevoir de manière efficace – avec plus de substance, mais moins de travail.